Chimiothérapie : Quand la corruption atteint des Sommets

La cancérologie est probablement le domaine médicale le plus arrosé par les laboratoires pharmaceutiques, avec des études difficilement reproductibles et des recommandations officielles douteuses.

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Illustration : photo prise par Mathilde, avec l’aimable participation du prospecteur de Big Pharma Guish ! Visitez le travail de Mathilde ; )

La chimio, en long, en large et en travers

Voici un sujet encore jamais abordé sur le blog, et pour cause. C’est du lourd, du très gros et probablement un dossier que je prévois sur 4 ou 5 articles.

Le sujet de la chimiothérapie m’a toujours intéressé. Régulièrement dans la presse électronique, on retrouve des articles éclair, explosifs qui accusent la chimiothérapie.

La chimiothérapie tuerait, beaucoup, sans résultats probants, et même les médecins refuseraient de s’y contraindre avec une industrie pharmaceutique toute puissante qui veille au grain.

J’ai donc décidé il y a quelques semaines de commencer mes recherches en français, en anglais, en allemand, non je déconne, et la nuit a été longue, je peux vous le dire. Nos amis anglo-saxons, et comme bien souvent, ont une belle longueur d’avance sur nous en matière de partage d’une information de qualité et indépendante.

Dans cette série d’articles, je vais donc vous proposer plusieurs choses à découvrir. Du pire au meilleur, en passant par les mensonges et la vérité, il y aura des coups de bâtons, des applaudissements, des découvertes, des définitions et des solutions proposées.

Voici quelques grands sujets qui seront activement traités dans cette série « Chimiothérapie : mais où est la vérité ? »

  1. 75% des médecins refuseraient la chimio pour eux-mêmes. Qui a dit ça ? Est-ce vrai ? Vous allez voir que de nombreux sites francophones et anglophones relayent une information déstabilisante… mais pas si fiable que ça.
  2. Pour tuer un cancer, il faut affamer les cellules cancéreuses. Exit le sucre ! C’est une assertion retrouvée très souvent sur la toile dès lors que l’on parle de cancer et de traitement. Mais faut-il vraiment renoncer au sucre si l’on a un cancer ? Est-ce réellement efficace ?
  3. La chimiothérapie est-elle vraiment efficace ? Qu’en disent les études scientifiques ? Qu’en disent les spécialistes français sur la question ? Et les effets secondaires ? Là encore, vous allez découvrir la vérité sur les dangers et les bénéfices d’un traitement chimio thérapeutique.

(EDIT : voir mon article suivant sur ce sujet)

Voici les grandes lignes qui seront prochainement abordées pour être le plus complet possible, le plus précis, le plus juste et apporter un maximum de réponses aux questions.

Mais pour l’heure, j’ai choisi de traiter en premier lieu mon sujet favori, mon terrain de jeu préféré :

Les conflits d’intérêts dans la recherche biomédicale sur le cancer.

Avant d’aborder les points précédemment cités, j’aimerais vous faire comprendre simplement pourquoi les professionnels de la santé peuvent parfois prescrire des médicaments dangereux, pourquoi l’industrie investit des milliards dans la recherche, et pourquoi il faut se méfier des nouveaux traitements médicamenteux.

Chimiothérapie, conflits d’intérêts et corruption

On va rentrer dans le détail maintenant, et à plusieurs niveaux. Tout d’abord au niveau des conflits d’intérêts des études à proprement parler, entre les auteurs (souvent des médecins) et des sociétés commerciales.

Ensuite, au niveau de la reproduction des résultats scientifiques, car en science, on doit pouvoir reproduire des résultats publiés.

Et finalement l’indépendance des « lignes de recommandations » sur la gestion du cancer (notamment aux USA).

1. Ces médecins payés par l’industrie pharmaceutique

Pour commencer joyeusement. Une première étude publiée en 2007 dans le Journal of Clinical Oncology par une équipe américaine de plusieurs départements (Boston, Bethesda et Washington) a décidé d’analyser tous les conflits d’intérêts de toutes les publications, conférences et posters du congrès annuel sur le cancer organisé par la société américaine d’oncologie clinique (ASCO).

Un énorme congrès.

Les résultats sont sans appel. Au cours des congrès de 2004 et 2005, 23% des résumés des études avaient un ou plusieurs auteurs avec des intérêts financiers privés.

Si l’on regarde les années séparément, en 2006, 60% des conférences organisées sur la recherche en cancérologie indiquaient des liens d’intérêts financiers avec l’industrie pharmaceutique, ou des liens d’intérêts privés (actions, start-up, etc.)

Finalement, il est amusant de noter que les auteurs américains étaient deux fois plus sujets à entretenir des liens financiers privés que les auteurs non américains (9.2% contre 4.2%) [1].

On poursuit cette longue traversée de l’océan nommé corruption. Ainsi en 2009, une équipe de l’Université du Michigan, des départements de médecine interne et de radio-oncologie, a analysé plus de 1500 études en oncologie et nous donne leurs conclusions (publié dans le journal Cancer)

29% des études analysées avaient des conflits d’intérêts. L’équipe a joliment dressé un portrait –robot, à la manière des enquêtes policières, de l’étude type qui présente des conflits d’intérêts.

Ainsi, une étude en oncologie (sur le cancer donc), venant des USA, et réalisée par des séniors homme est la plus sujette aux conflits d’intérêts.

Cette équipe de l’Université du Michigan nous apprend également que les études sur le cancer, payées par l’industrie, se concentraient davantage sur les traitements (profit oblige) et avaient la fâcheuse habitude d’adresser des conclusions positives aux essais cliniques randomisés [2].

Plus récemment, une équipe du centre médical universitaire de Duke aux Etats-Unis, a publié une étude spécialement sur les conflits d’intérêts des essais cliniques en oncologie en 2012.

Ces chercheurs ont démontré que parmi les 69 études analysées, 33% déclaraient avoir des liens d’intérêts financiers avec l’industrie pharmaceutique.

Les auteurs prédisent que les conflits d’intérêts apparaissent plus fréquemment dans les journaux médicaux les plus prestigieux (high impact factor), avec des échantillons énormes, venant tous des USA et étudiant plusieurs molécules en même temps.

Les auteurs concluent de leurs travaux que « les conflits d’intérêts sont plutôt faibles en oncologie », et cela n’est pas surprenant, car l’on retrouve des auteurs de l’étude eux-mêmes associés à Big pharma (la boucle est bouclée) [3].

Finalement, et pour parler de journaux médicaux prestigieux, une équipe de l’Université de Chicago et d’Alabany, a publié en 2000 dans le Lancet un avertissement afin de respecter le principe de précaution lors des essais cliniques.

Les auteurs pointent du doigt les biais introduits par les liens financiers et exhortent les chercheurs a publier tous leurs résultats et choisir « les méthodes appropriées pour comparer leurs groupes » [4].

Je vais m’arrêter là, car des études comme celles que je viens de citer, j’en ai des dizaines d’autres sous le bras.

La suite est autrement plus surprenante.

2. La reproductivité des résultats mise à mal ?

Les résultats scientifiques, publiés dans des journaux internationaux, doivent en théorie être reproductibles. Je veux dire par là qu’une équipe qui lit votre étude à l’autre bout de la planète, et qui suit rigoureusement votre protocole, devrait retrouver les mêmes résultats.

Ça c’est la théorie. Et c’est justement ce que deux scientifiques du centre de recherche en oncologie de Californie et de l’Université du Texas ont voulu exposer.

En 2012, ils publient dans le prestigieux journal Nature un commentaire (un commentaire, et non une étude) sur les résultats d’autres chercheurs qui ont en fait réalisés les analyses, mais qui demeurent confidentiels.

Le commentaire scientifique nous indique que seulement 6 résultats d’études sur 53, en recherche clinique sur le cancer, ont pu être reproduits par une équipe de recherche.

Ces résultats sont définitivement « choquants » pour les auteurs, et démontrent les limites du système scientifique actuel, avec des dangers potentiels pour la santé des patients [5].

On voit bien que la notion de « reproduction des résultats scientifiques » n’est pas si parfaite que cela, et dès lors que des intérêts financiers sont en jeu (voir le point n°1), on peut publier de faux résultats.

Une autre étude, publiée en 2013 dans Plos ONE, semble indiquer des résultats similaires. Ainsi ces chercheurs de l’Université du Texas, du département de biologie du cancer, ont voulu savoir si des chercheurs du centre de recherche sur le cancer au Texas avaient eu des problèmes de reproduction de résultats dans leur carrière.

Ils nous indiquent qu’au moins 1 chercheur sur 2 avoue avoir été au moins une fois dans l’incapacité de reproduire des résultats, venant d’autres études.

Les auteurs nous indiquent que « plusieurs scientifiques ont contacté les auteurs des études en question, mais qu’ils n’ont tout de même pas été en mesure d’identifier les raisons de ce manque de reproductibilité. » [6].

Vous voyez, la recherche biomédicale sur le cancer est biaisée à de nombreux égards. Liens d’intérêts, résultats impossibles à reproduire. C’est le gros bordel, des grosses pressions, des enjeux financiers énormes et tout le tralala.

Et pour couronner le tout, mêmes les recommandations officielles gouvernementales peuvent raconter des foutaises, ou du moins, intégrer des membres qui flirtent de trop avec Big pharma.

3. Ces lignes de recommandations douteuses

Pour illustrer mes propos, je vais porter à votre connaissance une étude accablante, qui touche les Etats-Unis uniquement (malheureusement). Cette étude s’est proposé de faire une review, donc d’analyser toutes les études sur le sujet précis des conflits d’intérêts des membres à l’origine des Recommandations de Pratique Clinique (RPC).

Ainsi, ces scientifiques nous indiquent que toutes les études portant sur les RPC et leurs auteurs ont trouvé des liens d’intérêts financiers. Le rapport est accablant.

Tous conflits d’intérêts confondus, entre 56 et 87% des membres étaient en situation de conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique lors de la rédaction de ces fameuses RPC.

  • 2 à 17% d’entre eux sont détenteurs d’actions boursières ou de capitaux personnels dans des sociétés pharmaceutiques ou des sociétés personnelles.
  • 6 à 80% des membres en charge d’établir ces RPC ont été des consultants (et ont donc reçu des fonds) pour Big pharma [7].

Bref, si vous lisez comme moi et que vous comprenez comme moi, la situation est plutôt dramatique, inacceptable, et que dire de la situation en Europe, en France ?

Conclusion et futurs articles

C’est donc le premier article d’une longue série sur la chimiothérapie, dans lequel je voudrais être bien clair :

Big pharma, l’industrie pharmaceutique, les sociétés commerciales, les intérêts privés, les actions boursières, les avantages en nature, participent tous, plus ou moins, à dégrader la qualité de la recherche en biomédicale, et feront d’une manière ou d’une autre payer le patient, au prix de sa santé.

La recherche en biomédicale qui implique des intérêts financiers énormes (brevets, chaînes de prescription, autorisations de mise sur le marché, recommandations gouvernementales) fragilise la confiance entre le monde médical et les patients.

Ce premier article doit vous servir de référence pour à la fois rester vigilant quant aux résultats scientifiques, et quant à l’interprétation que l’on peut en avoir.

Donc, quoi de prévu pour la suite ?!

Qu’est-ce que la chimio, est-ce dangereux, comment lutter contre une cellule cancéreuse, comment lutter contre les conneries de la toile !

Ça va envoyer du lourd. Un traitement qui sera dur à avaler.


Note et références

  1. Hampson, L. A., S. Joffe, et al. (2007). « Frequency, Type, and Monetary Value of Financial Conflicts of Interest in Cancer Clinical Research. » Journal of Clinical Oncology 25(24): 3609-3614.
  2. Jagsi, R., N. Sheets, et al. (2009). « Frequency, nature, effects, and correlates of conflicts of interest in published clinical cancer research. » Cancer 115(12): 2783-2791.
  3. Irwin, B., B. R. Hirsch, et al. (2012). « Conflict of Interest Disclosure in Off-Label Oncology Clinical Trials. » Journal of Oncology Practice 8(5): 298-302.
  4. Djulbegovic, B., M. Lacevic, et al. (2000). « The uncertainty principle and industry-sponsored research. » The Lancet 356(9230): 635-638.
  5. Begley, C. G. and L. M. Ellis (2012). « Drug development: Raise standards for preclinical cancer research. » Nature 483(7391): 531-533.
  6. Mobley, A., S. K. Linder, et al. (2013). « A survey on data reproducibility in cancer research provides insights into our limited ability to translate findings from the laboratory to the clinic. » PLoS ONE 8(5): e63221.
  7. Norris SL, Holmer HK, Ogden LA, Burda BU (2011) Conflict of Interest in Clinical Practice Guideline Development: A Systematic Review. PLoS ONE 6(10): e25153. doi:10.1371/journal.pone.0025153

31 Commentaires

  1. FELIX

    comment dire a son oncologue que la chimio tue il se met en colere

  2. Grossbouff

    Bien. Donc à votre avis, Jérémy, il faudrait arrêter toute collaboration entre le privé et le public en oncologie. Sachez que le développement d’un anti-tumoral coûte au bas mot 500 millions d’Euros, c’est un minimum. Alors on fait quoi maintenant Jérémy? On attend que Oceane, Jibel, Ned, Véronique, Henry, Gilles, Valérie, Geneviève et Felix se cotisent ou on arrête la recherche?
    C’est bien de critiquer, mais vous proposez quoi comme alternative à ceux qui souffrent? Changer d’alimentation?

  3. Ned

    Vous confondez , helas comme beaucoup, douleur (s) et anti tumeur ce qui est deux choses complètement différentes .
    Lutter contre la mort, à la quelle nous sommes tous confrontée , les yeux grands ouverts ou fermement bien fermés, » doit  » être sereinement et humainement accompagnée dans toutes ses peurs (surtout celles des accompagnants !).

    Lutter contre les douleurs du (des) cancers en laissant toute la conscience à celui atteint pour lui laisser la (les ) possibilités , et il y en a, de choisir sa voie de guérison ou de départ, voilà quel devrait être le vrai challenge de l’oncologue…

    Malheureusement, la lutte n’est que endormir le mal et TUER des cellules en « essayant » de ne pas tuer le malade avec, si les « chercheurs des labos  » n’ont pas trop merdé !

    C’est très lourd à porter tout ça, d’où l’intérêt des voyages de repos et de détente offerts par les labos .

    C’est une des raison du coût extraordinaire de la « recherche » et de la mise en place d’un anti… quelque-chose.

    Quand au malade car c’est toujours de lui dont on devrait parler non ?… Et des proches ? des ses enfants ? Ou tout bêtement de ce qui à déclenché cette tumeur, ce jour là, à cet endroit là de son corps, dans cet organe et pas dans un autre, pourquoi à droite et pas à gauche ?
    Que de questions dont les oncologues si savants n’ont pas l’air si friands !

    Mais pourquoi donc ??????????

    http://mabouillotte-et-mondoudou.over-blog.fr/2014/06/l-image-que-l-on-se-fait-de-soi-bouleverse-tout-le-sens-de-la-vie.html

    Amitiés à tous quand même.

  4. Thierry

    Bonjour,

    Merci pour toutes ces recherches. Très intéressant (même si ça ne me surprend pas du tout).

    Ton article porte sur la corruption concernant les recherches sur le cancer. Peux-t-on l’étendre sur les autres domaines de recherche médicales (autres maladies, alimentation) d’après toi ?

    PS : J’en profite pour signaler quelques coquilles ;-)

    exhortent les chercheur => chercheurs

    Ces résultats sont définitivement « choquant » => choquants

    et quand à l’interprétation que l’on peut en avoir => quant

Les commentaires sont fermes.