Du lait enrichi en vitamine D contre les fractures : la mauvaise stratégie de l’industrie laitière

Consommer des produits laitiers ne vous garantit en rien l’absence de fracture. Maintenant que c’est clair, l’industrie laitière cherche de nouveaux moyens pour nous faire consommer toujours plus de produits laitiers. C’est là que la vitamine D fait son entrée. Une toute nouvelle étude démontre que si tous les seniors de plus 70 ans consomment au moins 2 produits laitiers enrichis en vitamine D, on pourrait réduire significativement les fractures, mais aussi faire des économies de santé ! Un miracle qui n’a pas été réalisé à Lourdes, mais bien dans les mains habiles de certains médecins chercheurs. Et on va revenir sur tout ça en détail !

Sauvons des vies et de l’argent grâce aux produits laitiers !

J’ai reçu il y a peu un mail de la part du CERIN, vous savez l’organe de vulgarisation scientifique créé par l’industrie laitière (oh oui, je suis un fidèle lecteur de leurs documents…), et qui m’invitait à découvrir les nouvelles publications scientifiques sur ce sujet.

Ainsi, le CERIN organisait un symposium (qui regroupe plusieurs conférences et conférenciers) consacré aux produits laitiers et à la santé osseuse, en insistant tout particulièrement sur les économies de santé publique que l’on pourrait faire.

Je ne dirais rien sur les deux premières conférences qui essayent, tant bien que mal, de prouver que les produits laitiers sont les meilleurs amis de vos os, et qu’en consommer beaucoup limitera votre risque de fracture. Des tentatives amusantes, ou plutôt ridicules, à la lumière des preuves scientifiques les plus récentes, et de l’avis de l’Agence sanitaire française qui ne trouve pas de lien avéré entre produits laitiers et risque de fracture.

Mais passons, car ce qui est intéressant c’est bien la 3ème conférence assurée par Mickaël Hiligsmann, et qui s’intitule :

« Sauver des vies et de l’argent en limitant les fractures ostéoporotiques avec les produits laitiers »

Un titre ravageur avec un résumé de la présentation (en anglais malheureusement) qui nous indique que si nos seniors consomment au moins deux produits laitiers enrichis en vitamine D, nous pourrions sérieusement limiter le nombre de fractures, et limiter ainsi les coûts d’hospitalisation.

Ont-ils trouvé la solution au fameux « trou de la sécu » ? Peut-être bien ! Quoi qu’il en soit, le résumé se base sur une étude fraîchement publiée dans le journal Osteoporosis International (à lire ici).

Les auteurs

Cette étude a été publiée par 5 auteurs :

  • Hiligsmann (en charge de présenter les résultats au symposium du CERIN) qui travaille dans l’école de santé publique de l’Université de Maastricht,
  • Burlet qui travaille lui pour l’Université de Liège au Département de Santé Publique,
  • Fardellone, bien connu de nos colonnes, au Département de Rhumatologie du Centre Hospitalier Universitaire d’Amiens,
  • Al-Daghri, de l’Université King Saud,
  • Reginster, lui aussi bien connu de nos colonnes, qui travaille dans le même département que Burlet à Liège.

Les résultats ?

Bref… Quels sont les résultats de cette étude ? Les résultats sont tout simplement FAN-TAS-TIQUES. Grâce à un modèle théorique, quelques études prises par-ci, par-là, notre groupe de chercheurs a réussi à démontrer que toutes les femmes d’au moins 70 ans et les hommes d’au moins 80 ans devraient consommer au moins 2 produits laitiers enrichis en vitamine D pour limiter significativement le nombre de fractures et les coûts pour notre système de santé !

Sur une seule année, les auteurs annoncent pouvoir empêcher près de 65 000 fractures de se produire, avec seulement deux produits laitiers fortifiés en vitamine D par jour. Ils ont également réalisé une projection de cette mesure en 2025 et en 2050, avec des résultats tout aussi mirobolants ! Près de 77 000 et 115 000 fractures en moins en 2025 et 2050.

Des résultats sympathiques, qui s’appuient sur un certain déficit en vitamine D de la population, et l’ajout de vitamine D à travers les produits laitiers qui pourrait renforcer la santé osseuse, et ainsi limiter le risque de fracture. En fait, cette idée n’est pas nouvelle puisqu’elle est développée par les mêmes auteurs depuis au moins 2015, avec deux publications du même acabit pour valoriser la consommation de produits laitiers enrichie en vitamine D (publiées en 2015 et en 2016).

Une fausse bonne idée ?

L’idée est bonne. Mais si les journalistes, les praticiens ou les diététiciens se limitent à la seule lecture du résumé, qui semble génial, ils auront alors raté l’essentiel, les mauvais calculs, les petits arrangements des paramètres, et le choix très partisan de la littérature.

On va donc revenir en détail, mais tout sera très clair, sur les points noirs de l’étude, mais également sur le journal qui accueille l’étude, et sur les nombreux (mais alors très nombreux) liens d’intérêts des auteurs avec des laboratoires pharmaceutiques… et l’industrie laitière !

L’autopsie de l’étude révèle les points noirs

Un modèle basé sur la mauvaise étude ?

Pour estimer le bénéfice d’une consommation de produits laitiers enrichi en vitamine D, les auteurs se sont basés sur une synthèse de la célèbre Cochrane Collaboration (qui réalise d’excellents travaux synthétiques et d’analyse, faut le dire). Cette synthèse résume les bénéfices de la vitamine D avec ou sans prise de calcium chez les femmes ménopausées et les hommes âgés sur le risque de fracture.

C’est très louable de se baser sur étude sérieuse, mais celle-ci ne concerne en aucun cas les produits laitiers enrichis en vitamine D. Les auteurs ont donc fait une extrapolation des résultats de l’étude Cochrane sur la vitamine D seule (avec ou sans calcium) avec celles des produits laitiers. C’est osé.

Tellement osé que les auteurs n’y laisseront qu’une seule petite ligne dans les limitations de l’étude, nous indiquant, avec nonchalance, que :

« Finalement, l’effet du calcium et de la vitamine D sur la réduction du risque de fracture a été dérivé d’une synthèse Cochrane qui était basée sur des essais concernant les composés de calcium et de vitamine D ».

Autrement dit, une belle langue de bois pour éviter de dire que l’étude Cochrane ne portait pas sur la vitamine D contenu dans les produits laitiers. Mais pour avoir bonne conscience, les auteurs concluent :

« D’autres études sont nécessaires pour estimer l’effet du calcium et de la vitamine D avec l’administration de produits laitiers fortifiés. »

À la bonne heure ! Les auteurs ont donc comparé des produits laitiers enrichis en vitamine D avec des traitements de calcium et de vitamine D. Mais ce n’est pas tout.

La prise en compte de facteur non significatif ?

Pour estimer les bénéfices sur les fractures, les auteurs ont donc utilisé les chiffres de la synthèse Cochrane sur la réduction du risque de fractures :

  • De la hanche, -16%;
  • Vertébrale clinique, -14%;
  • Du poignet, -11%;
  • D’autres types, -11%.

Mais problème : la synthèse Cochrane précise bien que les résultats pour les fractures vertébrales cliniques sont de moyenne qualité, et qui plus est, avec un bénéfice non significatif (RR 0.89 [0.74-1.09] !

Autrement dit, les auteurs ont estimé les bénéfices des produits laitiers sur des résultats scientifiques non prouvés, permettant ainsi d’augmenter de 16% le nombre total de fractures prévenu grâce aux produits laitiers enrichis en vitamine D (10.500 fractures vertébrales recensées en 2015 selon leur modèle) !

Franchement pas mal. Mais il y en a d’autres.

Non prise en compte des effets indésirables

Forcément, le modèle aurait été plus compliqué à faire et peut-être moins bon. En tout cas, les auteurs nous indiquent qu’ils n’ont pas pris en compte les effets indésirables de cette nouvelle thérapie, mais qui sembleraient toutefois « limitées », s’appuyant sur étude publiée en 2015.

Pourtant, la fameuse synthèse Cochrane, dont ils utilisent allègrement les résultats sur les fractures, prévient qu’il y a un risque, mais faible, de maladie rénale, avec des calculs rénaux, mais également d’une trop forte concentration de calcium dans le sang, mais également de maladie gastro-intestinale ou bien cardiaque pour certains.

Mais passons, il est plus intéressant de rester sur des bases positives. On ne va pas se tirer une balle dans le pied non plus !

L’adhésion de la population à cette thérapie ?

Dernier point discutable de l’étude, les auteurs affirment ne pas savoir grand-chose de l’adhérence des seniors pour consommer des produits enrichis en vitamine D. Ils estiment même que cela devrait engendrer 8% de dépenses supplémentaires en marketing et communication pour les y inciter.

Du coup, les auteurs s’amusent. 80%, 50%… On balance des chiffres au petit bonheur la chance et on voit qu’est-ce qu’il se passe ! Et si seulement 3% des seniors en prenaient ? Plus de bénéfice probablement! Autrement dit, on nage dans le flou le plus total, mais ils ont au moins eu le mérite d’essayer !

L’industrie laitière derrière nos auteurs ?

Forcément, sur Dur à Avaler, on en parle. Alors qu’on apprécie ou pas, il est toujours intéressant de savoir à qui nous avons affaire, surtout si des liens d’intérêts existent entre les chercheurs, leurs sujets d’étude et des sociétés pharmaceutiques ou agroalimentaires.

Il faut dire qu’avec cette publication, tout se mélange. Tout d’abord, elle a été publiée dans un journal particulier, Osteoporosis International, édité par la Fondation Internationale contre l’Ostéoporose (IOF). Ensuite, l’auteur principal de l’étude c’est Reginster. Finalement, Fardellone clôture le bal.

Il se trouve que j’ai écrit une enquête très poussée à la fois sur l’IOF et sur Reginster, disponible ici. Malheureusement, cette enquête démontrait le rôle très orienté de cette fondation, et l’importance de très nombreuses sociétés pharmaceutiques ou agroalimentaires (comme Nestlé) dans les apports financiers.

Vous apprendrez dans cette enquête que Reginster est le cofondateur de l’IOF, mais également président de plusieurs sociétés savantes toutes financées par l’industrie pharmaceutique, Danone compris. Le Dr Reginster aurait reçu des sommes faramineuses de la part de l’industrie. D’après mes recherches, ce dernier aurait également reçu des honoraires en tant que conférencier sur invitation directe des sponsors, à savoir 20 labos différents et Danone.

Danone aurait particulièrement investi dans des bourses, des aides et des subventions de recherche pour M. Reginster, mais dans quel but ?

Quoi qu’il en soit, le Dr Fardellone, également auteur de cet article, cumule lui aussi des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique et l’industrie laitière. Au-delà de ses positions scientifiquement étonnantes sur les produits laitiers (que je détaille ici), le Dr aurait reçu plus de 45 000 € d’avantages de la part de très nombreux labos, tissant également des liens avec Danone et Yoplait.

Voilà un mélange des genres classique pour un sujet aussi stratégique que le secteur du traitement de l’ostéoporose et de la consommation de produits laitiers. Je suis loin d’être étonné de retrouver ces chercheurs dont l’intégrité intellectuelle peut, raisonnablement, être mise en doute à la suite de l’énumération des liens d’intérêts.

La nouvelle stratégie de l’industrie laitière

C’est clair, le vent tourne. Depuis des années, les lectures attentives de la littérature scientifique indépendante et de qualité nous mettent en garde contre le mythe des produits laitiers pour réduire le risque de fracture. Aujourd’hui, le rôle bénéfique des produits laitiers sur les fractures n’est plus soutenu par notre plus autorité sanitaire, l’Anses.

Alors le vent tourne, et l’industrie le sait. Il faut trouver autre chose. Depuis 2015, on sent que l’industrie laitière va porter toute son attention sur les produits enrichis, et notamment en vitamine D.

Nouvelle stratégie marketing, mais sera-t-elle efficace ? Nous n’en savons rien. Il est en tout cas certain que l’industrie va jouer sur les carences que peuvent subir certains en vitamine D, en jouant sur son rôle intéressant dans la santé osseuse. Les leaders d’opinons, des médecins, des chercheurs, vont donc s’acharner pour faire valider des recherches orientées, et tenter de prouver aux instances dirigeantes que la formule (lait + Vit. D), c’est franchement de la balle !

3 Commentaires

  1. Alexandre Glouchkoff

    Petits calculs amusants, d’après les chiffres présentés par les Pr. Reginster et Hiligsmann…

    Il y a environ 25 000 000 de plus de 60 ans en France. Investisemment en produits laitiers = 0.54 € / jour pendant 365 jours.

    Coût = 0.54*365*25000000 = 4 927 500 000 € … pour (en théorie) 1 235 000 000 € d’économies de santé publique. Bof Bof pour l’efficience, non ? Sauf si l’on considère évidemment que c’est une démarche individuelle de prévention, non prise en charge et non remboursée… Là oui, c’est le « jack pot » pour la sécu… et l’industrie laitière !

    J’hésite à faire un don directement à la sécu plutôt que consommer 2 produits laitiers supplémentaires… d’autant plus que les nouvelles recommandations viennent officiellement d’amputer une portion journalière sur les 3 !!!

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  2. loli

    La vitamine D on en trouve dans les poissons et au soleil donc on peut s’abstenir de produits laitiers…

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  3. Candydoudou

    Ce qui m’amuse, ou me désole selon mon humeur, c’est que la graisse du lait contient naturellement de nombreux nutriments intéressants dont de la vitamine D… Mais à force de diaboliser les lipides, l’on préfère priver le lait de sa source naturelle de vitamine D pour mieux rajouter la vitamine en question sous forme synthétique ensuite. Quelle ironie !
    Pour ma part, j’ai toujours été d’avis que le lait peut faire partie d’un régime équilibré pour peu que l’on ne soit pas intolérant au lactose et qu’il soit consommé en quantité modérée (surtout pas 3 fois par jour)… Mais je le préfère de loin bio, cru, entier et non homogénéisé car c’est ainsi qu’il garde ses propriétés d’origine. Et il n’a pas le goût surcuit affreux de cette horreur de liquide UHT vendu sous le nom de « lait ». Le produit vendu en magasins n’a plus rien à voir avec ce que les vaches peuvent réellement nous offrir, et c’est bien dommage.

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