Ne vous laissez pas embobiner par les docteurs qui causent à la télé

Aujourd’hui nous accueillons Florian Kaplar, diététicien et phytothérapeute à Paris, également auteur de l’ouvrage « Le soja, ce qu’il faut savoir », qui justement, revient sur certaines affirmations que l’on peut entendre à la télé sur le soja… et qui sont complètement bidons ! Bonne lecture et n’hésitez pas à faire un tour sur son blog Naturo-Passion.com.

Les français et la télé…

Les Français aiment qu’on leur parle santé et seraient, dit-on, très attachés à leur système de soins même si celui-ci est loin d’être le plus performant. Générant un déficit financier chronique (le fameux « trou de la Sécu), il ne se retrouve qu’à la 15ème place du classement international publié dans la revue médicale britannique, The Lancet [1].

Les émissions de télé ou de radio, les magazines papier et les blogs dédiés à la santé fleurissent partout et ont le vent en poupe. Tout le monde, en fait, aime entendre parler de ce qui est censé faire du bien, même si les bonnes résolutions s’envolent presqu’aussitôt compte tenu de la cacophonie savamment entretenue en matière de nutrition : « Est-ce que le citron va me faire maigrir ? », « Est-ce que l’huile de palme est mauvaise pour ma santé ? », etc.

Nous sommes abreuvés d’informations diverses et souvent contradictoires. Impossible pour le non-initié de faire le tri entre les vraies informations et les « fake news », vous savez, ces fausses rumeurs qui pullulent sur la toile et qui laissent toujours des traces, forcément…

Qu’une rumeur soit présente sur un vague blog santé, comme il en existe des dizaines aujourd’hui, passe encore… ces derniers ne cherchent souvent qu’à faire du buzz en sacrifiant toute éthique et sans jamais citer la moindre référence scientifique à l’appui de leurs allégations.

Mais quand il s’agit de professionnels de santé qui disent n’importe quoi à la télé (ou ailleurs), il y a de quoi être agacé ou en colère, non ?

Alors, venons-en aux faits. Une lectrice du blog Naturo-Passion m’a alerté au sujet de l’émission « Je t’aime etc. » consacrée à la « ménopause heureuse », diffusée sur France 2 le 14 décembre 2017. Vous pouvez la visionner ici : https://www.youtube.com/watch?v=hNlu0nlHWFc

Alors, voici l’objet du « délit » subrepticement distillé à la toute dernière minute de l’émission (à partir de 15’20 »), mais suffisamment caractérisé pour qu’on le signale :

« Attention aux phytoestrogènes, souvent on mange ou on vous dit prenez des compléments alimentaires ou du soja à base de phytoestrogènes, pour justement compenser la baisse des oestrogènes, attention quand on a certains antécédents, notamment des problèmes thromboemboliques, c’est des AVC, des phlébites, etc. ça peut être contre indiqué, les phytoestrogènes, même si c’est naturel, ça peut être contre indiqué. Il faut quand même en parler à son médecin. »

Stupeur dans les chaumières ! La ménagère de moins de 50 ans, habituée à entendre tout et n’importe quoi sur le soja, n’avait sûrement encore jamais entendu parler de risque thromboembolique lié au soja, un vrai scoop… complètement foireux !

AUCUNE étude ne vient en effet corroborer que le soja présenterait le moindre risque de maladie thromboembolique pour celles et ceux qui en consomment.

Un peu d’explications…

Qu’est-ce qu’une thrombose ? Il s’agit d’une maladie survenant à la suite de la formation, à l’intérieur des vaisseaux, d’un ou plusieurs caillots sanguins appelés thrombus. Ceux-ci sont le produit final de la coagulation sanguine et peuvent conduire à une phlébite, un infarctus du myocarde, un accident vasculaire cérébral ou une embolie pulmonaire.

D’où ce médecin chroniqueur tient-il une telle « info » ?

Non seulement le soja n’induit jamais de thrombose, mais les études disponibles sur PubMed, la base internationale de référence, montreraient même au contraire un effet protecteur du soja !

Ainsi, apprend-on qu’une étude chilienne [2] a mis en avant qu’une supplémentation de trois mois en isoflavones (les phytoestrogènes du soja) avait diminué l’accumulation de plaquettes, apportant ainsi une protection contre l’apparition de thrombose. Cette étude confirmait les résultats obtenus in vitro avec la génistéine (une isoflavone du soja) par le chercheur américain JN Wilcox [3].

Même l’ANSES, notre vénérable Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, que l’on ne peut soupçonner de parti pris pro soja, écrivait en 2005 dans son rapport sur les phytoestrogènes (p. 332) :

« Dans l’état actuel des connaissances, des apports au moins égaux à 30 g/j de protéines de soja et à 45 mg/j de génistéine (ou génistéine + biochanine A) peuvent contribuer à stabiliser, voire améliorer, des marqueurs intermédiaires de risque cardio-vasculaire (cholestérol, vaso-réactivité). » [4].

C’est devenu usuel de déblatérer sur le soja. Connoté aliment pour végétarien, mal aimé car ne figurant pas (encore) dans la gastronomie française, le soja cherche encore sa place dans notre modèle alimentaire et même dans les recommandations nutritionnelles.

Alors oui, on va admettre qu’à la télé c’est du rapide, du pas trop fouillé, et qu’il faut que tout le monde puisse comprendre, donc il faut frapper les esprits. Mais pourquoi diable a t-il encore fallu faire peur avec le soja, en inventant de toutes pièces un effet néfaste que la « coupable légumineuse » n’a jamais provoqué !?? Peut-être ce médecin a t-il mal lu sa fiche ou s’est-il tout simplement trompé ???

Ce qui aurait pu à tout le moins être utilement précisé aux spectateurs, c’est que si le soja protège contre les effets indésirables de la ménopause (bouffées de chaleur, irritabilité, etc.), sans aucun effet secondaire, les contraceptifs et les traitements hormonaux de substitution de la ménopause sont quant à eux de grands pourvoyeurs de maladies thromboemboliques et de cancers du sein.

Le comble a été atteint juste avant la fin de l’émission lorsque l’intervenant a évoqué le risque d’ostéoporose, bien réel, chez la femme ménopausée. Or, s’il existe bien un fait solidement établi par les scientifiques qu’il aurait pu citer, c’est justement la protection osseuse conférée par une alimentation riche en soja [5-6].

C’est un classique en matière de nutrition, on en est presque habitués à lire ou entendre ici et là des appels à la prudence (pour rester sobre) concernant le soja. Sauf qu’un mensonge répété mille fois n’en devient pas pour autant une vérité. Pour ma part, je considère que sauf cas très particuliers (allergie ou hypothyroïdie en cas de carence en iode), le soja a toute sa place dans le cadre d’une alimentation variée et équilibrée. Il présente même un profil nutritionnel idéal pour qui veut réduire ou supprimer sa consommation de viande et de protéines animales.

Au final, cette énième sortie anti soja complètement affabulée ne devrait nous étonner qu’à moitié, sauf qu’elle contribue une nouvelle fois à décrédibiliser les experts qui savent tout sur tout et qui parlent à tort et à travers.

« Le but des sciences n’est pas d’ouvrir une porte à la sagesse infinie mais de poser une limite à l’erreur infinie ». Bertolt Brecht, La vie de Galilée (1940).

Portez-vous bien !


Références

[1] http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(17)30818-8/fulltext

[2] « Soy isoflavones affect platelet thromboxane A2 receptor density but not plasma lipids in menopausal women ». Garrido A, De la Maza MP, Hirsch S, Valladares L. Maturitas. 2006 Jun 20;54(3):270-6. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/16414215

[3] « Thrombotic mechanisms in atherosclerosis: potential impact of soy proteins ». Wilcox JN, Blumenthal BF. J Nutr. 1995 Mar;125(3 Suppl):631S-638S. Review. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/7884545

[4] : Rapport ANSES (ex AFSSAPS) sur les phytoestrogènes, 2005 (page 332) : https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT-Ra-Phytoestrogenes.pdf  

[5] Wei P, Liu M, Chen Y, Chen DC. Systematic review of soy isoflavone supplements on osteoporosis in women. Asian Pac J Trop Med. 2012 Mar;5(3):243-8. doi: 10.1016/S1995-7645(12)60033-9.

[6] Cotter A et Cashman KD. Genistein appears to prevent early menopausal bone lass as effectively as hormone replacement therapy, Nutr Rev, 2003, 61 (10) :346-51.

2 Commentaires

  1. JMP

    Que les médias, nos (soit disants) élites et (soit disants) chercheurs ou scientifiques soient capables de mentir ou manipuler autant, dans tous les domaines, est gravissime. Si j’osais faire un raccourci, je dirai même que ce sera un jour la cause fondamentale d’une révolution ou d’événements terribles, au delà de tous événements conjoncturels apparents. Car toujours sur le fond, au final, tous ces menteurs qui conduisent à détruire l’environnement et la santé ou la vie de ceux qu’on aime n’inspirent que de la haine.

    Reply
  2. Bellaiche

    Très bel article bien documenté. Ce médecin confond les œstrogènes synthétiques (pilules) et les œstrogènes naturels , ici le soja. C‘est comme ceux qui confondent bon et mauvais cholestérol… On sait que les œstrogènes naturels protègent la femme jusqu’à la ménopause !

    Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *