L’ivermectine est au cœur d’une success-story dans la Pampa d’Argentine. Voici le retour dépassionné et analytique sur une publication détonante.

© Hector Ramon Perez| Unsplash

Voyage au cœur de la Pampa

Et si la reconnaissance de l’ivermectine contre le Covid-19 venait de la Pampa d’Argentine ?

C’est possible, du moins, c’est ce que nous sommes tous tentés de croire avec la dernière publication du ministère de la Santé de la province de la Pampa (1).

Une étude gouvernementale qui s’est intéressée à l’efficacité du célèbre antiparasitaire pour réduire les admissions à l’hôpital et les morts.

Une efficacité qui génère d’intenses débats, où les exemples à travers le monde se multiplient (le Mexique, l’île de Saint-Martin, l’Inde…) avec des institutions qui s’y mêlent (OMS, Institut Pasteur, etc.)

Les officiels de la Pampa partagent les résultats d’un vaste programme, MEURI, mis en place pendant la crise pour limiter la casse.

Ce programme était fort simple :

  • distribuer de l’ivermectine à toutes les personnes qui l’acceptent dans les cinq jours après les premiers symptômes de la maladie.
  • cinq jours de traitement pour tous les volontaires
  • à consommer de préférence juste après un repas avec assez de matière grasse pour améliorer l’absorption
  • un dosage élevé à 0.6 mg d’ivermectine par kilo, en plus des soins standards en vigueur

Près de 3.300 Argentins ont ainsi pu bénéficier du traitement miracle selon ses plus ardents défenseurs, alors que 18.000 ont refusé.

En bref, le gouvernement a mis toutes les chances de son côté pour observer un effet de l’ivermectine.

En phase précoce, à forte dose, pris pendant 5 jours et durant des repas riches en graisse pour favoriser l’absorption !

Les miracles de l’ivermectine

Après 5 mois de suivi, les résultats tombent.

Si dans un premier temps on ne retrouve aucune différence sur les admissions en soin intensif entre nos deux groupes d’Argentins, les différences sont palpables sur les décès et surtout chez les plus de 40 ans.

La mortalité du groupe sous ivermectine est de 1.5 % contre 2.1 % pour le groupe ayant refusé les comprimés.

Quand on s’intéresse aux personnes de plus 40 ans, en écartant donc les plus jeunes moins à risques, les différences sont encore plus marquées !

Il y a eu 2 % d’admission en soin intensif chez les plus de 40 ans sans ivermectine contre 1.2 % pour le groupe avec le traitement.

Sur la mortalité, on retrouve aussi une importante différence en faveur de l’ivermectine.

  • 4.1 % de mortalité dans le groupe sans ivermectine.
  • 2.7 % de mortalité pour le groupe bénéficiant de l’antiparasitaire !
Extrait des graphiques présentés dans l’étude d’Argentine de la Pampa.

Des résultats suffisamment sensationnels pour que ce groupe de chercheurs du gouvernement argentin conclût à « la possibilité et au potentiel clinique de l’ivermectine à plus forte dose » pour traiter le Covid-19.

Malgré tout, les auteurs terminent cette recherche par « l’importance de faire des essais cliniques randomisés de grande ampleur » pour confirmer les résultats obtenus.

Des résultats exceptionnels, mais demander plus de preuves venant d’essai clinique, c’est pas un peu embêtant ?

Oui, mais non.

Car l’étude de la Pampa, à défaut d’être impressionnante, n’est pas un modèle génialissime de rigueur scientifique.

Ils ont fait avec les moyens du bord, et confesse n’avoir pas eu les fonds nécessaires pour faire ce qu’ils demandent.

Des essais cliniques.

Les points qui clochent dans la Pampa

Ce que vous venez de lire est à peu près accessible à tous.

C’est grosso modo ce que les auteurs présentent dans le résumé de l’étude. C’est aussi la lecture simple que l’on peut faire des graphiques présentés.

On donne des résultats, et on en tire des conclusions.

Mais la validité des résultats dépend de la validité de la méthode.

On parle en langage courant de « pinaillage ».

On ne pinaille pas par plaisir.

On pinaille pour éviter de recommander un médicament génial dans les grandes lignes, mais pas tant que ça si on se penche sur les détails, comme je pouvais l’expliquer dans l’art de douter sur les études avec l’exemple de l’ivermectine.

Et vous le savez, mais le diable se cache dans les détails.

Pour être parfaitement complet avec vous, j’ai adressé toutes mes critiques méthodologiques aux auteurs de l’étude de la Pampa.

J’ai posé plusieurs questions pour obtenir des clarifications, et je pars sur un principe de bonne foi en cas d’erreur avérée. Je n’ai pour le moment reçu aucune réponse à mes questions. L’article sera mis à jour avec les éventuelles réponses (j’espère!).

Les participants qui se choisissent eux-mêmes

C’est problématique dans une étude.

Pourquoi ? Car on ne sait pas vraiment les raisons qui vont pousser un groupe d’individus à participer ou non à une expérience médicale.

En fait si, on le sait un peu, et c’est justement pour cela que c’est problématique.

On parle d’un « biais de sélection » pour pavaner dans les salons de thé, et nous savons que les personnes généralement en meilleure santé, d’un meilleur statut socio-économique participent bien volontiers à ce genre d’exercice (2).

Au final, le risque ne sera pas le même pour le groupe qui participe de celui qui ne participe pas, faussant les analyses et donc les conclusions.

De retour sur notre étude dans la Pampa, on est en plein dans ce biais de sélection. Près de 18.000 personnes n’ont pas souhaité participer ou ont tout simplement été écartées par leurs médecins traitants.

Pourquoi ces personnes-ont-elles refusé de participer à l’étude ?

Pourquoi les médecins traitants ont-ils jugé que ces personnes ne pouvaient pas recevoir le traitement ?

Intriguant quand même, non ?

On favorise ainsi le groupe soumis au traitement, et c’est la raison pour laquelle les essais cliniques limitent ce biais (mais aussi celui des perdus de vue, une donnée qu’on ignore dans cette étude…)

L’évaluation d’un programme… pas d’un médicament

Cette petite subtilité va vous perturber… mais cette étude ne mesure pas au sens strict du terme l’efficacité de l’ivermectine, mais bien d’un programme de distribution de l’ivermectine.

Ce sont deux choses différentes.

Car on ne sait pas vraiment combien de personnes ont réellement pris le médicament distribué ni pendant combien de temps.

On parle de l’observance d’un médicament, ou le respect de la posologie donnée par le médecin et le pharmacien.

C’est contrôlé dans un essai clinique. On sait exactement combien de personnes ont pris la gélule d’intérêt, permettant de faire d’importante et nécessaire correction.

Dans la Pampa, on mesure l’efficacité d’un programme (MEURI).

Les auteurs l’admettent d’ailleurs en page 27 de ce document. Ils ont fait leur analyse en prenant en compte toutes les personnes, ceux ayant complété le programme avec une prise complète du traitement et les autres.

Pourquoi une limite à 40 ans ?

Ce qui apparaît comme un choix naturel et un fait qu’on accepte dans l’étude est pourtant étrange.

Oui, pourquoi choisir une limite à 40 ans pour notamment montrer d’important bénéfice ?

Un choix qui n’est justifié nulle part et qui s’oppose à la limite de 60-65 ans qu’on retrouve dans la vaste majorité des études scientifiques.

C’est le risque avec ce genre d’étude où les plans d’analyses ne sont pas définis avant de mener l’étude.

Pourquoi c’est un risque ? Car si on ne prédéfinit pas d’analyse dans un registre officiel, cela ouvre la voie pour faire à peu près ce qu’on veut.

Par exemple, choisir une limite à 40 ans pour montrer un bénéfice. Et qu’en est-il d’une limite à 45 ans ? 50, 60 ou 65 ans ? Le bénéfice est-il toujours visible ?

Les auteurs avaient donc la liberté d’analyser les données dans tous les sens, et choisir la limite la plus avantageuse, surtout quand c’est le gouvernement qui est à la manœuvre et fait une importante communication sur les résultats de son étude.

C’est pour cette raison que les essais cliniques sont déclarés avant dans un registre officiel pour vérifier s’il y a eu des déviations au protocole de base (3).

Les déviations doivent être dûment justifiées et n’augurent généralement rien de bon.

Pour la petite anecdote…

Une certaine équipe du sud de la France dans un institut connu de tous avait réussi à montrer un effet positif de l’hydroxychloroquine sur la charge virale en faisant une analyse au 6ème jour plutôt qu’au 7ème jour, comme cela avait pourtant été annoncé dans les registres.

Ce n’est que quelques mois plus tard qu’on apprendra que les résultats étaient négatifs au 7ème jour, mais positifs au 6ème, d’où la tentation de changer le protocole d’analyse. J’en parle dans le détail ici.

Le biais de l’immortalité !

Ce fameux biais dans les recherches cliniques a été popularisé par le célèbre professeur Didier Raoult, directeur de l’IHU-MI.

En gros, durant les 3, 4 ou 5 jours de traitements, tous les décès qui interviennent durant cette période ne seront pas compatibilisés.

On va dire que ce n’est pas une pratique recommandable pour évaluer un traitement. Les patients sont dits « immortels » alors qu’ils décèdent.

Et c’est justement ce qu’on apprend au détour d’un paragraphe de notre étude de la Pampa. On l’apprend indirectement dans la discussion dans un paragraphe où les auteurs tentent de noyer un peu le poisson.

Car ce qu’on apprend est plutôt dérangeant.

Les auteurs ont fait des analyses complémentaires en prenant en compte ce biais d’immortalité, mais n’ont pas présenté les résultats dans l’étude sous forme de graphique ou de tableaux.

Pourtant, avec ce biais, plus aucune différence n’apparaît entre les groupes ! Sauf sur un groupe bien particulier : les non-vaccinés de plus de 40 ans.

Vous avouerez que c’est tout de même embêtant.

À comparer avec… C19ivermectin.com !

Voici l’analyse de l’étude de la Pampa faite par le site C19ivermectin.com. Deux phrases seulement.

La seconde nous précise que « des bénéfices plus importants ont été observés pour les patients de plus de 40 ans, et une réponse dose-dépendante a été trouvée. »

Capture d’écran de la description de l’étude d’Argentine.

Ce sera tout, et c’est la raison pour laquelle je vous invite à vous méfier de ce site qui recense toutes les études sur ce sujet. Car les analyses sont malheureusement partisanes.

Que retenir de l’expérience de la Pampa ?

Essentiellement qu’une étude rétrospective avec de nombreux problèmes de méthodes ne nous apportera aucun élément sérieux pour faire avancer le débat autour de l’efficacité de l’ivermectine.

Dans un article argentin relatant les résultats exceptionnels de ce programme, le ministre de la Santé d’Argentine, mais également coauteur de l’étude, nous prévenait d’être prudent avec la dissémination des résultats (4).

Le ministre semble parfaitement conscient des limites des groupes formés, et notamment du groupe contrôle ou témoin bâti par défaut, sur la base des refus ou des exclusions qui demeurent floues.

Pourtant, l’étude regroupe des arguments de poids en faveur de l’ivermectine. Notamment sur les doses, la durée de traitement et les conditions d’ingestion.

  • De nombreuses critiques ont été faites sur les essais cliniques négatifs en ce sens.
  • Seulement 3 jours de traitement, contre 5 pour l’étude dans la Pampa
  • Une dose « faible » de 0.2 voire 0.3 mg/kg/jour, contre 0.6 dans notre étude d’Argentine
  • Des comprimés pris n’importe quand et souvent l’estomac vide, contre une prise pendant un repas riche en graisse pour favoriser l’absorption

Des points forts qui ne contrebalancent pas vraiment les nombreux points faibles, ni même les résultats négatifs qui ont été légèrement passés à la trappe dans la discussion.

Et il y aurait beaucoup d’autres choses où nous pourrions « pinailler » davantage sur cette étude. Par exemple, à la page 21 qui présente une analyse multiple de régression, on réalise que la vaccination incomplète protège significativement contre la mortalité et les admissions en soin intensif, alors que la vaccination complète n’a aucun effet.

Une contradiction qui étonne, ignorée par les auteurs de l’étude (ce n’était pas le sujet, mais quand même) qui confirme l’étrangeté des résultats et des groupes formés.

Malgré les avertissements du ministre de la Santé, la prépublication non vérifiée par d’autres scientifiques a été abondamment partagée. Le site dénombre au moins 13.000 vues et plus de 7.800 téléchargements.

  • Bien souvent, les commentaires se suivent et se ressemblent en se limitant à la lecture du résumé.
  • Des résumés écrits pour être percutants, la limite de caractère y est aussi pour quelque chose.
  • Des résumés qui ne permettent pas de prendre en considération la portée des résultats.

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9 commentaires
  1. Très intéressant et très utile !

    C’est important de préciser que ce genre d’étude (bien ou mal conduite) est une évaluation du programme plutôt que du médicament. On le voit très clairement sur les vidéos de John Campbell, par exemple au sujet de l’Uttar Pradesh (22 septembre 2021 https://leti.lt/gcj5) où il conclut que c’est probablement la combinaison de mesures bien pensées qui est à l’origine du succès (zéro CoVID depuis fin août) et qu’on ne peut pas se prononcer sur le rôle spécifique de l’ivermectine dans ce cocktail.

    1. Merci pour cette analyse , qui est très pédagogique pour déceler les études biaisées, cela ne gênera pas c19ivermectin qui n’a visiblement pour but de faire une analyse scientifique de l’efficacité de l’ivermectine et mais un camouflage scientifique d’une promotion pour l’ivermectine dont je ne comprends pas vraiment la raison.

  2. Belle rigueur scientifique.
    On aimerait lire ce genre d’analyse sur les études justifiant la préconisation des statines, par exemple…

  3. Merci encore pour ces explications.
    Les bienfaits de l’IVM sont toujours partagés sur d’autres médias, qui s’appuient notamment sur l’expérience indienne de l’Uttar Pradesh:

    https://www.covid-factuel.fr/2021/10/04/inde-quand-loms-joue-a-cache-cache-avec-livermectine/

    Vous aviez ici même évoqué une étude accablante sur la surmortalité présente dans les registres d’état civil indiens, mais ça date un peu et je ne trouve pas d’informations plus récentes. Cet article sur le sujet est interessant:

    https://amp.scroll.in/latest/998069/up-24-districts-reported-110-more-deaths-between-july-and-march-than-same-period-the-previous-year

    Mais il date du mois de juillet. En savez vous plus sur ce débat en Inde? Malgré ces révélations les chiffres officiels sur les malades et décès directs ou indirects dus à la pandémie n’ont pas été mis à jour. J’imagine donc qu’il n’y a pas de consensus sur ces études.

    1. Si j’ai bien compris, le décompte officiel est délégué aux états, d’ailleurs le gouvernement central, bien conscient de la sous estimation, se défausse sur la responsabilité des états. En Uttar Pradesh dirigé par un fanatique yogi, il semble que le décompte extraordinairement faussé soit le résultat d’une volonté politique, donc peu de chance que cela soit corrigé. Pour une estimation de la surmortalité il y a ce document Three New Estimates of India’s All-Cause Excess Mortality during the COVID-19 Pandemic qui conclut sur un facteur 10 entre les estimations officielles et la surmortalité soit 4 millions de décès probablement directement liés au Covid ou indirectement à la saturation du système de santé.

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