À défaut d’avoir des études scientifiques à dispositions avec des résultats solides, les sondages sont la nouvelle forme de preuve d’efficacité. Analyse d’une arme médicale controversée.

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Que vaut la science face aux sondages, aux opinions et aux anecdotes ? Pas grand-chose. C’est tout le problème des débats d’idées actuelles, car à défaut d’études scientifiques robustes, on peut facilement se rabattre vers des arguments plus discutables qui convainc tout autant, si ce n’est plus.

La crise de coronavirus qui a débuté fin 2019 avec la pandémie de Covid-19 est un exemple édifiant de ce basculement dans cette bataille d’idées, avec la recherche active d’un traitement efficace et sûr contre cette maladie.

Ce basculement s’opère dans les méthodes pour convaincre. Convaincre son auditoire que l’on a raison sur un sujet, sur une thérapie en invoquant des arguments discutables, notamment des sondages.

Chloroquine : les sondages “d’efficacité”

La controverse scientifique sur la chloroquine, et plus souvent l’hydroxychloroquine (HCQ) – en complément ou non avec l’azithromycine (AZI), un antibiotique – est née à Marseille depuis le bureau de son directeur le professeur Didier Raoult.

Alors qu’aucun essai rigoureux n’a démontré l’efficacité du traitement à base d’HCQ et d’AZI contre le Covid-19, une bataille idéologique met au contact les pro-Raoult qui avancent l’urgence et le soin et les pro-Méthode (non je ne dis pas “anti-Raoult”, car ce n’est pas vraiment le cas) qui avancent le manque de rigueur et de prudence dans les travaux et la communication de l’infectiologue.

Si de nombreux essais cliniques sont en train d’être menés et produiront des résultats sur nos molécules prometteuses, la bataille se joue désormais avec des sondages, à défaut de résultats sérieux à se mettre sous la dent.

C’est ce que nous rappelle le plus grand expert en maladie infectieuse du monde selon le site ExpertScape dans un tweet récent. Le professeur Raoult nous rappelle qu’avec une “troisième vague de sondage SERMO, auprès de médecins ayant traité des patients COVID+”, ce dernier montre “l’utilisation massive d’hydroxychloroquine et d’azithromycine dans le monde…”

Le directeur de l’IHU de Marseille précisera tout de même que ce sondage ne permet pas de juger de l’efficacité objective du traitement, et il aura raison. Mais l’art réside dans la subjectivité… pour convaincre !

Extrait d’une diapositive du dernier sondage SERMO sur l’utilisation des thérapies contre le Covid-19.

Mais à quoi peuvent bien servir ce genre de sondages dans ce contexte ? On peut se le demander. À y regarder de plus près, l’utilisation du mélange d’HCQ et d’AZI ne semble pas si massive que ça d’après l’institut SERMO, avec une moyenne mondiale de 50 et 58% (respectivement) d’utilisation pour notre échantillon sur 1300 médecins.

1300 médecins, c’est relativement peu par rapport à la réalité et à la diversité des pratiques dans le monde. C’est surtout très peu cohérent par rapport à ce qu’on observe dans les pays touchés par le Covid-19.

L’Allemagne par exemple figure comme un exemple à part dans cette pandémie européenne. Le pays n’a pas forcément plus de moyens financiers que la France pour la santé (mais possède plus de lits en soin intensif), et n’est pas non plus épargné par les infections, mais comptabilise autrement moins de morts que la moyenne européenne.

Pourtant d’après le sondage SERMO, seulement 18 et 30% des médecins allemandes sondées utilisent la chloroquine ou l’HCQ et l’AZI (ou des antibiotiques similaires).

Les autres pays d’Europe ? Que peut-on en dire ? Là encore, pas grand-chose si ce n’est de s’amuser à faire d’improbable corrélation qui ne veulent rien dire. L’Espagne caracole malheureusement en tête des morts, avec l’Italie et la France malgré une forte adhésion aux molécule mise en avant dans le protocole du professeur Raoult selon le même sondage.

Le sondage ne permet bien évidemment pas de définir l’efficacité d’un médicament. Mais la pratique de jouer sur la popularité d’un traitement est plus que regrettable pour – implicitement – faire asseoir la légitimité du dit traitement, à défaut de produire du savoir.

Chloroquine : comprendre le scandale médical et politique. La chloroquine est-elle efficace contre le Covid-19 ? Le traitement a-t-il été enterré par des conflits d’intérêts ? Que faut-il penser de cette controverse scientifique et politique en pleine crise sanitaire ? Éléments de réponses dans cette enquête.

Dans le même registre, le journal Le Parisien a réalisé le même sondage directement auprès des Français qui font majoritairement confiance au protocole du professeur Raoult.

59% des sondés estiment que ça fonctionne contre le nouveau coronavirus, quand bien même nous n’en avons aucune certitude scientifique.

Les sondages sont-ils la nouvelle arme scientifique pour démontrer l’efficacité d’une pratique médicale ? Alors que nous avons déjà énormément de mal à faire changer les pratiques médicales sur la base d’études rigoureuses – et je vous renvoie à mon ouvrage qui traite de cette question en cardiologie sur l’usage des stents – à cause des leaders d’opinion, des habitudes… les sondages n’apportent rien si ce n’est de la confusion.

Cette question est d’autant plus importante que l’on parle d’une maladie infectieuse spontanément résolutive dans l’immense majorité des cas, avec malheureusement des cas graves qui nécessitent des hospitalisations et qui aboutissent sur des décès.

Cette maladie qui évolue naturellement vers la rémission pose nécessairement la question de l’objectivité de l’observation. Est-ce que mon traitement à fonctionné sur ce patient ou bien était-ce de toute manière ce qui allait se passer ?

Comment savoir ? On ne peut pas y répondre sauf à se baser sur des essais cliniques de grande ampleur et de qualité pour apporter la réponse, non pas parfaite, mais les plus à même de nous aider à prendre des décisions objectives.

Ces sondages rajoutent d’autant plus de confusion que de nombreux praticiens sondés n’ont traité que peu de patients, entre 1 et 10. Ont-ils tous été testés positifs au Covid-19 ? À quel moment de leur maladie ont-ils été pris en charge ? Combien de temps ont-il suivi la prescription médicale ?

Vous l’avez compris, on se retrouve avec encore plus de questions que de réponses. C’est bien malheureux.

Professeur Raoult : les raisons de la méfiance. Il y a des raisons objectives de se poser de questions et de se méfier de la communication et du travail scientifique de l’équipe marseillaise de Didier Raoult.

En voici les principales raisons.

Homéopathie, même combat ?

Si les deux sujets n’ont rien à voir, la ressemblance est pourtant frappante. Nous avons pour l’homéopathie des centaines d’études négatives, toutes discutables et discutées, tant sur la santé des hommes qu’en application vétérinaireet des sondages ultra-positifs.

J’ai trouvé l’un des derniers en date réalisée par la boîte IPSOS fin 2018 qui avance que 74% des Français estiment que l’homéopathie est efficace.

Si on se base sur des sondages, l’homéopathie est efficace. Si on se base sur des essais cliniques randomisés en double aveugle (oui je sais, certains ne les aiment pas !), l’homéopathie ne l’est pas.

Qui faut-il croire ? Les sondages ou la science, malgré ses nombreuses faiblesses et ses failles ? Je prône pour la science, sans grande surprise pour vous, car il suffit d’un communicant habile ou d’une pratique fermement ancrée dans les moeurs pour vous perdre toute objectivité.

Pourquoi se méfier alors? Pour toutes les raisons énoncées dans cet article. Dans le cas de l’homéopathie, le lien entre homéopathie et efficacité peut très rapidement être fait. Un rhume, une otite, une douleur, une insomnie… que sais-je… dans la vaste majorité des cas, l’homéopathie prouve son efficacité pour des affections courantes, bénignes qui disparaissent naturellement sans traitement.

Dès lors, l’efficacité (aussi concernant la chloroquine ou d’autres thérapies non testées dans des essais cliniques) est totalement à la merci de la subjectivité de l’expérimentateur.

Comprendre une étude scientifique. Si vous voyez souvent passer des articles de la presse disant “une étude dit que…” sans vraiment savoir ce que sont ces études. Voici un article pour découvrir les entrailles, pas si mystérieuses que ça, des fameuses études scientifiques.

Sondage versus Science

Si les sondages servent à vendre des journaux ou des articles de presse, les études doivent servir à prescrire et vendre des médicaments ou des thérapies. Pas l’inverse.

Les sondages conservent une forme d’utilité pour comprendre comment la population s’est emparée d’une nouvelle scientifique, mais les limites sont ici évidentes.

Des limites que certains n’hésitent pas à franchir ou frôler pour vanter l’intérêt thérapeutique (ou autre) d’une pratique, comme nous avons pu le voir avec la campagne de communication “Mon Homéo, Mon Choix” qui justifie le rôle central de la pratique et son efficacité sur des sondages flatteurs.

Il pourrait en être de même pour la chloroquine et bien d’autres médicaments encore sous le feu des tests cliniques et qui sont utilisés de manière sauvage par des médecins bien désemparées face à la dramatique situation.

Dans un autre registre, cet article s’ouvrira sur la nécessaire question des leaders d’opinion. Ceux qui font la pluie et le beau temps dans les congrès scientifiques ou sur les réseaux sociaux et qui peuvent durablement installé des pratiques médicales controversées ou inefficaces sous d’obscurs conflits d’intérêts.

Nous y reviendrons. En attendant. Portez-vous bien et méfiez-vous des sondages, il fut une époque où le lavage des mains était une hérésie avant la découverte des microbes et des infections qu’ils peuvent causer. Si nous avions sondé les médecins, la majorité aurait probablement admis qu’il était inutile de le faire. À méditer.

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