Trois produits laitiers par jour : vraiment nos amis pour la vie ?

Une vaste étude rapporte que les consommateurs de trois produits laitiers par jour ont moins de risque de mourir de toutes sortes de causes que ceux qui n’en consomment pas. Alors, les produits laitiers sont-ils nos amis pour la vie ?

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Les bienfaits de 3 produits laitiers par jour

Si vous êtes incollables sur les questions de nutrition et de santé, vous avez probablement entendu parler de la dernière « grosse » étude qui a étudié l’effet des produits laitiers sur le risque de mourir, de toutes sortes de causes1. L’étude a été rapidement reprise par le Cerin, l’organisme scientifique crée par l’industrie laitière, puisqu’elle démontre le rôle bénéfique de consommer trois produits laitiers par jour contre zéro.

Les personnes qui consommaient trois produits laitiers par jour, comme le gouvernement nous le recommandait il y a peu (maintenant c’est deux par jour), avaient moins de risque de mourir d’une maladie cardiovasculaire (-16%) ou peu importe la cause (-17%). Les bénéfices d’une consommation de trois produits laitiers par jour se retrouvent aussi dans le risque d’avoir un AVC qui baisse de 34%.

Pour le reste, c’est-à-dire les infarctus du myocarde et les insuffisances cardiaques, nous dit-on, il n’y a aucune différence entre les non-consommateurs, les petits (moins d’un produit laitier par jour), les moyens (entre 1 et 2 produits laitiers par jour) et les gros consommateurs (au moins 3 par jour).

L’étude a été logiquement érigée en symbole contre l’obscurantisme nutritionnel qui décrit le lait, et toutes ses déclinaisons, comme un poison rempli de pus et d’antibiotiques qui n’a rien à faire dans notre corps, puisqu’il est pour le veau ! Et ils ont raison de s’en servir, l’industrie laitière aussi, car l’étude est solide : 136 380 personnes âgées de 35 à 70 suivies dans 21 pays différents. Des chiffres qui donnent le vertige.

Sauf que dans le détail, l’étude mérite qu’on s’y attarde un peu et qu’on la replace dans un contexte plus large et plus global en la comparant avec les plus récentes méta-analyses sur ce sujet.

Des résultats mitigés

Première surprise dans l’analyse plus approfondie des résultats, mais les auteurs ont créée une catégorie spéciale, un « composite outcome » comme ils disent, ou un mélange de plusieurs paramètres : la mortalité cardiovasculaire avec les infarctus du myocarde, les AVC et les insuffisances cardiaques. Les 4 paramètres sont mélangés.

Pourtant, dans le détail je vous ai déjà dit que consommer trois produits laitiers par jour n’avaient pas eu d’effet sur les insuffisances cardiaques et les infarctus du myocarde. C’est la même chose pour la mortalité cardiovasculaire si on la regarde seule. On retrouve bien un risque plus faible de 23% avec trois produits laitiers, mais un intervalle de confiance (0,58-1,01) qui dépasse 0,99, ce qui veut dire qu’on ne peut pas réellement conclure à un effet positif ou négatif. On parle plutôt d’une tendance. Du coup, il est fort probablement que ce soit les AVC qui diminuent fortement qui tirent vers le bas l’ensemble « composite », sans changer la mortalité cardiovasculaire, qui nous intéresse largement plus.

Même constat pour les événements cardiovasculaires non mortels, si le risque semble réduit de 14%, l’intervalle de confiance oscille entre 0,72 et 1,02 et ne permet pas de conclure avec certitude à un effet positif ou négatif. Des résultats bien plus mitigés si on s’y attarde donc.

Si on va un cran de plus dans le détail, et qu’on regarde l’effet des différents produits laitiers (lait, yaourt, fromage et beurre) sur ces différents paramètres, là aussi, les résultats sont moins spectaculaires. Pour chaque catégorie, on compare au moins deux portions par jour contre rien.

  • Pour le lait, aucun effet (ou bien une tendance à la protection) sur la mortalité totale (0,89 CI [0,79-1,00]), ni sur la variable « composite » créé par les auteurs (non significatif, P > 0,05), mais 18% de risque en moins d’avoir une maladie cardiovasculaire majeure, quand même.
  • Pour le yaourt, 17% de risque en moins de mourir peu importe la cause, avec un intervalle de confiance plus que border line (0,69-0,99), qui invite à la prudence dans l’interprétation, même chose pour le « composite », border line (0,75-0,99). Aucun effet sur les maladies cardiovasculaires majeures.
  • Pour le fromage et le beurre, aucun effet ni positif ni négatif. C’est plus simple, et ça permet de rajouter une couche sur la diabolisation peut-être un peu trop excessive qu’on aurait faite sur les graisses saturées. Je dis ça juste en passant.

Les résultats sont loin d’être mirobolant, ils sont souvent au bord de ne plus rien vouloir dire du tout, fragile en somme, en plus d’être issu d’une étude prospective.

Les faiblesses des études prospectives

1. « Association n’est pas causalité »

Oui je sais, c’est soûlant d’entendre encore et toujours ce même refrain. On a l’impression qu’on sort la carte « association n’est pas causalité » uniquement quand ça nous arrange. Il n’empêche que c’est vrai, les études prospectives comme celle-ci établissent uniquement des liens et non des relations de causes à effet. Malgré le fait que les modèles tentent de corriger du mieux qu’ils peuvent les facteurs « confondants », ça reste des modèles non exhaustifs.

 2. Les terribles questionnaires sur les habitudes alimentaires

Là aussi, je vais radoter, mais dans notre étude parue dans le célèbre Lancet, les participants ont été suivis en moyenne durant 9 ans. Dès leur entrée dans l’étude, les participants devaient se rappeler de leurs habitudes alimentaires… de l’année passée ! Difficile de se rappeler d’un an de repas quand on peine à se remémorer de ce qu’on a mangé la semaine dernière ! Plus fort encore, mais on part du principe que ce niveau de consommation est conservé durant la totalité du suivi, soit 9 ans en moyenne, sans même le vérifier.

Alors les auteurs se tortillent dans tous les sens pour nous dire qu’ils font leur possible pour limiter ce problème, mais rien n’y fait. La colère gronde dans le milieu scientifique sur l’utilisation abusive que l’on peut faire des études prospectives qui se basent sur ce genre de questionnaire et qui établissent des risques relatifs.

Méta-analyses : pas d’effet protecteur

Pour essayer d’avoir une réponse plus précise et plus solide, on peut regarder les résultats des méta-analyses qui reprennent l’ensemble des études prospectives (comme celle dont on parle aujourd’hui) pour les analyser globalement.

Bien sûr, les dernières méta-analyses ne prennent pas en compte notre toute récente publiée en 2018, mais les résultats vont tous dans la même direction : absence d’effet protecteur des produits laitiers sur la mortalité générale, la mortalité cardiovasculaire ou par cancer (avec toutefois une augmentation du risque de cancer de la prostate avec la consommation de lait entier)2 3 4.

Ces résultats issus de méta-études ou méta-analyses sont aussi critiquables… Car faire une analyse globale d’études prospectives toutes biaisées par des questionnaires peu fiables ou qui ne permettent pas de faire de relation de cause à effet n’est pas non plus la panacée. On est d’accord.

Mais quand même. Avec ce genre d’études, on prend un peu de recul et on tempère certains avis sur le sujet. D’ailleurs on attend avec impatience la nouvelle méta-analyse qui prendra en compte notre étude sur 21 pays et 136 000 personnes !

Faut-il arrêter avec les études prospectives ?

Pour John Ioannidis, un scientifique de l’université de Stanford aux États-Unis, il faut purement et simplement en finir avec les études prospectives qui ne permettent pas de répondre précisément aux questions de nutrition et de santé, et qui sèment la confusion dans les esprits et les recommandations de santé publique.

Dans un point de vue récemment partagé dans le JAMA, un autre prestigieux journal scientifique, il attire notre attention sur les résultats aberrants que peuvent produire les études prospectives. En reprenant justement une des méta-analyses que je cite plus haut, il nous raconte entre autres que5 :

  • Manger 12 noisettes par jour prolongerait l’espérance de vie de 12 ans !
  • Boire 3 tasses de café par jour prolongerait aussi l’espérance de vie de 12 ans !
  • 1 seule mandarine par jour pourrait prolonger l’espérance de vie de 5 ans !

Pour lui, ces résultats aberrants sont le résultat d’une multitude d’approximations et de biais, et il implore que les études de nutrition se concentrent désormais sur les « gold standard », les essais cliniques randomisés, plus chers et plus compliqués à mettre en oeuvre, mais qui permettent d’apporter des réponses et d’établir des liens de causalité.

Take home message

Ce qu’il faut retenir, c’est tout d’abord que les produits laitiers ne sont certainement pas des poisons qu’il faut exclure idéologiquement de son alimentation. Si on les tolère bien, toutes les études montrent qu’une consommation modérée, un , deux, voir plus forte avec trois par jour, sont peut-être bénéfique, peut-être délétère dans certains cas, mais probablement neutre.

Ces résultats nous viennent principalement des études prospectives de cohortes qui n’établissent que des associations, avec tous les biais que l’on connaît et qui ne garantissent en rien la véracité de ces superbes trouvailles.

Comme toujours, si vous consommez de produits laitiers, veillez surtout à choisir des produits de qualité, peu transformés, directement auprès du producteur si possible, et en variant les différentes sources.


Références

1. Dehghan, M., et al. (2018). Association of dairy intake with cardiovascular disease and mortality in 21 countries from five continents (PURE): a prospective cohort study. The Lancet.

2. Schwingshackl, L., et al. (2017). Food groups and risk of all-cause mortality: a systematic review and meta-analysis of prospective studies, 2. The American Journal of Clinical Nutrition, 105(6), 1462-1473.

3. Lu, W., et al. (2016). Dairy products intake and cancer mortality risk: a meta-analysis of 11 population-based cohort studies. Nutrition journal, 15(1), 91.

4. Guo, J., et al. (2017). Milk and dairy consumption and risk of cardiovascular diseases and all-cause mortality: dose–response meta-analysis of prospective cohort studies.

5. Ioannidis, J. P. (2018). The challenge of reforming nutritional epidemiologic research. JAMA, 320(10), 969-970.

3 Commentaires

  1. Alix

    Et le rapport de Campbel (avec la China Study), une des plus grande étude de nutrition jamais réalisée, on la met à la poubelle ?

    Et même, si on réfléchis deux secondes, le lait est fait pour un veau. Même si c’est pas un « poison », je vois pas en quoi ça nous serait profitable. Nous sommes sevrés et nous ne sommes pas des veaux.

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    1. Jérémy Anso (Post author)

      Le rapport Campbel est loin d’être parfait, et a été longuement critiqué par de nombreux auteurs indépendants. On peut faire les mêmes critiques au rapport Campbell que toutes les études prospectives : des associations sans lien de causalité. Des syllogismes scientifiques parfois.. bref n’oubliez pas que ce sont les RCT ou les fameux essais cliniques randomisés qui apportent les réponses les plus fiables.

      Pour le lait et le veau, l’homme est la seule espèce à faire pleins de choses différentes du reste du règne animal dont consommer le lait d’autres espèces animales. Personne n’est obligé de le faire, ce sont surtout les Scandinaves qui sont de vieux éleveurs et digèrent le mieux la lactase. Au niveau mondial, nous sommes d’accord que 70% de la population n’a pas l’enzyme pour le faire.

      Après il faut savoir garder sa raison sur ce sujet. Le bon lait, non industriel, apprécié pour ses qualités gustatives et nutritionnelles n’est pas mauvais pour la santé. On exagère parfois ses bienfaits !

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      1. Alix

        Vous avez raison, mais éthiquement, cela reste très discutable de consommer du lait. Mais bon, je sors un peu du cadre de l’article pour le coup.

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