Sujet complexe mais passionnant, est-ce qu’une alimentation naturelle permet de limiter le développement de plaque dentaire, de gingivite et de parodontite, ces graves inflammations des dents ? La science nous révèle encore une fois ses limites, venez avec moi voyager dans l’univers buccal et historique de la maladie la plus répandue chez nos amis les chiens et les chats.

Extrait de l’étude de Clarke publiée en 1998 montrant des dents atteintes de parodontites.

La “Nature” contre la maladie parodontale

C’est le fléau le plus répandu chez les chiens et les chats d’aujourd’hui. La maladie parondotale (peridontal disease en anglais) touche entre 40 et 100% des chiens et des chats en fonction de l’âge. La littérature scientifique ne remet pas en cause ce point important : plus l’animal est vieux, plus la maladie sera fréquente et grave.

La taille du chien – et donc la race – sera aussi un critère important dans la prévalence de cette maladie, avec un risque plus important pour les petites races. Les Labrador et autre Berger allemand ont plus de chances, encore qu’il faudrait des études pour chaque race.

La maladie parodontale commence par une gingivite avec l’inflammation de la gencive qui progressivement entraîne le déchaussement de la dent jusqu’à son décrochement.

La parodontite (ou périodontite, parodontie parfois) est donc le résultat d’une inflammation chronique de la gencive, avec des saignements, qui détruit progressivement les tissues de soutien de la dent. Les dents se découvrent, la gencive recule, les tissus osseux également. Saignement et douleurs sont au rendez-vous, avec des infections possibles. C’est d’autant plus grave que des études montrent des liens entre la parodontite et des problèmes cardiaques, rénaux ou hépatiques à cause des bactéries présentes dans la gueule1.

Evolution de la maladie parodontale avec le premier stade (gingivite) de l’inflammation de la gencive puis du parodonte et toutes les conséquences graves pour l’animal touché. On remarque la perte horizontal d’os alvéolaire pouvant former des poches et rendre la furcation des dents visibles. Source : Perry et Tutt 2014. FG : rebord gingival libre; AG : gencive attachée; MGJ : jonction mucogingivale; CEJ : jonction amélo-cémentaire; JE : direction apicale; AM : rebord alvéolaire.

C’est bien la présence – systématiquement là – de plaque dentaire, des enzymes et toxines sécrétées par les bactéries de cette plaque, qui seraient principalement à l’origine de cette maladie.

Si plusieurs alternatives existent pour réduire le risque de maladie parodontale (gingivite et parodontite), avec le brossage des dents – mais difficile à faire dans la réalité -, des alimentations adaptées (sèches), des objets ou des aliments spéciaux à mâcher, etc., l’alimentation naturelle des carnivores (loups, chiens sauvages) est souvent mise en avant comme protectrice.

Comme on a l’habitude d’entendre que la “nature est bien faite”, les chiens et chats sauvages s’alimentant avec des proies entières seraient moins touchés par ces différentes affections et cette maladie préoccupante.

La cause de cette protection ? Des os charnus, des cous de poulet et toutes sortes d’aliments qui permettent à l’animal de nettoyer naturellement ses dents, et stimuler ses gencives pour limiter le risque ultime de parodontite.

  • Mais la théorie de la merveilleuse nature est-elle bien solide ?
  • Quel est l’avis des vétérinaires sur cette question ?
  • Que disent les études scientifiques ?

Je vous propose de faire un petit tour du monde, scientifique et médical, autour d’un sujet brûlant, ou plutôt saignant, d’importance vitale pour la santé de nos carnivores domestiques. Je vais vous montrer que ce sujet est bien plus complexe que certains professionnels veulent bien nous faire croire. Même des pointures internationales.

Parodontite : en avoir le coeur net

Pour savoir si la maladie parodontale, et notamment la forme la plus grave avec la parodontite, est moins fréquente avec une alimentation naturelle, du BARF, du Whole prey ou autre chose, il nous faudrait idéalement un essai clinique randomisé.

Le BARF est un modèle alimentaire développé par un vétérinaire australien Ian Billinghurst basé sur des produits animaux, des os entourés de viande, des abats, des légumes mixés avec d’autres ingrédients (des oeufs, de l’huile, yaourt, etc.) afin d’apporter une nourriture “biologiquement adapté” à la nature des chiens (mais aussi des chats). En savoir plus ici.

Un essai où des jeunes chiens et chats auraient été aléatoirement placés sous une alimentation différente, l’une riche en os charnus, viande, abats et l’autre plus industrielle à base de croquettes lambda. Il viendra ensuite le temps des mesures et des observations pour comparer la fréquence des parodontites entre les groupes.

Ce genre d’étude n’existe pas ! Elles n’ont jamais été réalisées, et à moins que le futur ne me contredise, elles ne risquent pas de l’être. Trop coûteuses, trop précises, trop inutiles. Pourtant, c’est tout de même la maladie la plus fréquente chez nos amis à quatre pattes.

Les Lycaons champions d’endurance

Méfiez-vous de son apparence mignonne avec ses grandes oreilles arrondies. Le lycaon ou chien sauvage d’Afrique est un redoutable carnassier. La meute excelle dans la traque de gros gibier, comme les Gnous ou les Antilopes, en usant leur adversaire sur des kilomètres jusqu’à l’épuisement.

Les “loups peints” comme on peut parfois les appeler n’ont pas vraiment le pelage idéal pour se fondre dans le décor, et préfèrent la course d’endurance pour arriver à leur fin. Ils parcourent jusqu’à 40 km par jour pour explorer de nouveaux territoires et trouver de nouvelles cibles, et ne s’essayent que rarement au sprint sans grand succès.

Une meute de Lycaons dans le milieu naturel en Afrique.

Les Lycaons, qui ne peuplent que la savane et les steppes africaines, appartiennent à la famille des canidés, mais au genre Lycaon. C’est une espèce extrêmement sociale pouvant former des meutes de 40 individus qui seront dominés par un couple, un mâle et une femelle Alpha.

Menacés d’extinction, ils sont avec les Dingoes australiens des modèles intéressants de chien sauvage que l’on peut comparer avec nos compagnons domestiques. La question des parodontites chez cette espèce de canidés sauvages n’a été abordée qu’une seule et unique fois. Cette étude conduite par Gerhard Steenkamp et Cecilia Gorrel à la fin des années 90, nous rapporte les premières observations sérieuses sur la fréquence des inflammations graves de la gencive et du parodonte2.

Les animaux n’ont pas été prévelés directement par l’équipe scientifique, mais examinés à partir de crânes – très mal – conservés dans un musée, sans avoir la possibilité de connaître l’âge des spécimens. C’est problématique puisque c’est a priori un facteur important dans la fréquence de la maladie.

29 crânes de Lycaons adultes ont été radiographiés et examinés par notre équipe de vétérinaires afin d’extraire la substantielle moelle : la fréquence des parodontites chez ces animaux qui ne consommaient que des Impalas.

Les résultats finissent par tomber et la conclusion des auteurs, aussi tranchante que les mâchoires de ces chiens-hyènes, précise que “ces carnivores sauvages souffrent des mêmes maladies bucco-dentaires que leurs parents domestiques, ce qui suggère qu’un régime naturel ne protège pas contre ces maladies.”

Un lycaon au zoo de Whipsnade.

12 Lycaons examinés sur 29 (41%) avaient en effet des signes de parodontite caractéristique, avec des pertes osseuses, une texture de dents plus rugueuse, etc.

Mais que peut bien signifier ce chiffre de 41% chez les Lycaons sauvages ? Est-ce beaucoup ? Peu ? Par rapport à quoi ? Comme le soulignent très justement Gerhard Steenkamp et Cecilia Gorrel, ces résultats n’ont pas été comparés avec d’autres Lycaons détenus en captivité et nourris avec des croquettes par exemple.

Pour comparer, nous n’avons donc pas vraiment le choix, il faut regarder chez le chien domestique pour lequel nous avons des études récentes et sérieuses sur la fréquence de la maladie parodontale.

On s’écarte encore un peu plus de notre modèle idéal de comparaison, mais on fait avec ce qu’on a. Ces études de prévalence diffèrent selon la race et l’âge des chiens, mais aussi selon les classifications et les admissions chez les vétérinaires. C’est un joli bazar en somme, car certains travaux surestiment ou sous-estiment les cas de maladie parodontale.

Nous avons quand même des chiffres plutôt fiables qui nous rapportent qu’entre 44% et 100% des chiens sont atteints de parodontite à divers degrés. Chez les petites races et les caniches, on frôle les 100% d’individus touchés. Chez les Labrador, beaucoup moins touchés, on tourne autour de 60%.

De retour dans les savanes africaines, nos Lycaons n’ont pas l’air si mal lotis comparé aux chiens domestiques principalement sous croquettes industrielles.

Plus intéressant, cette espèce de chien sauvage serait touchée par un chevauchement et une rotation marquée des dents, comprenant 83% des crânes et sur “la plupart de dents” affirment les vétérinaires à l’origine de ces travaux. Ce serait le prix à payer pour survivre dans la nature pour limiter le risque de fracture et augmenter la force de la mâchoire, car les Antilopes n’arrivent pas en morceaux dans des sacs en plastique… Malheureusement, cette spécificité rend aussi les Lycaons bien plus sensibles au développement de la plaque dentaire, et donc des parodontites que les chiens domestiques.

Illustration de la rotation et du chevauchement des dents chez les crânes de Lycaons étudiés par Gerhard Steenkamp et Cecilia Gorrel. (Source : Steenkamp & Gorrel 1999).

Qu’est-ce que tout cela peut-il bien dire ? Probablement que le cas des Lycaons africains est trop particulier pour être utilisé sans le moindre doute et précautions. Les éléments présentés ici semblent indiquer que nos carnassiers peints avaient un sur-risque de développer des parodontites par rapport aux chiens domestiques.

Pour être précis, une autre étude s’est penchée sur l’état de santé général des Lycaons en Afrique, avec l’examination de 46 individus. Seulement 8 spécimens sur 46 (17%) avaient des lésions dentaires, de la plaque dentaire, des fractures et d’autres problèmes de développement. Un point en faveur d’un régime alimentaire qui protège des parodontites ? Pas si sûr, il n’y a pas eu d’examens radiologiques (pour mesurer la perte d’os alvéolaire notamment) ni précis sur la prévalence de parodontite. Il n’empêche que si l’examen visuel a été bien fait, peu d’individus semblent être touchés par la plaque dentaire, le facteur principal dans le développement des gingivites et des parodontites3.

Difficile de conclure avec certitude quand on a qu’une seule ou deux études à notre disposition, avec tous les problèmes et limites décrits plus haut.

L’île aux cinq chats

Un chat en pleine exploration (chasse ?)

Au large des côtes d’Afrique du Sud, l’île de Marion est un refuge d’une biodiversité unique, composé d’oiseaux marins, de phoques et de pingouins. Mais pas uniquement. L’île aux conditions climatiques subarticques extrêmement difficiles est devenue – un peu malgré elle – le nouveau terrain de jeu du chat.

Des expéditions scientifiques à répétitions ont ramené le malheureux intrus. Pas si malheureux que ça puisqu’il s’est multiplié à une vitesse folle pour dépasser les 3 000 individus. Les pétrels, ces gros oiseaux marins qui nichent dans ce type d’habitat, ont payé un lourd tribut de cette prolifération, au point où des campagnes d’éradication sont venues réduire la menace au silence.

C’est pour cette raison que vous ne trouverez plus aucun chat sur l’île de Marion, mais seulement des crânes dans des musées et un nombre important d’études scientifiques faites sur les défuntes populations. Ces études nous intéressent puisqu’elles nous rapportent la prévalence des parodontites en condition naturelle.

L’étude des parodontites sur cette population de chat fait justement référence dans le milieu vétérinaire pour démontrer l’importance de cette maladie, même en condition naturelle soi-disant protectrice.

Plus de 300 crânes de chats sauvages ont été examinés, à l’oeil uniquement, avec comme principal résultat la présence de parodontite chez 62% des chats sauvages, en prenant en compte les dents perdues dont la cause serait justement une parodontite4. Si on écarte ces dents manquantes, la fréquence retombe à 48% de notre échantillon.

C’est élevé, et surtout suffisant pour dire que les chats sauvages sont tout autant touchés par la maladie parodontale, avec des fréquences plutôt élevées, par rapport au chat de mamie bien au chaud sur le lit.

Pourtant, l’histoire de l’île de Marion n’est pas aussi simple que ça, et ce qu’en disent les scientifiques, n’est pas aussi clair non plus.

Le régime alimentaire des chats interroge. Composé à plus de 95% d’oiseaux marins5, allègrement appréciés et décimés à l’époque, les os de ces gros oiseaux sont réputés très cassants et tranchants, pouvant causer de graves lésions sur les dents et la gencive, et exacerbant le risque de parodontite. La fréquence très élevée des fractures dentaires, de l’ordre de 55% contre 14% chez des chats domestiques, confirme les dangers et les conséquences de s’attaquer aux oiseaux marins. Ces multiples fractures créent selon les auteurs une zone particulièrement propice pour faciliter le développement de plaque dentaire – l’ennemi public n°1 dans le risque de parodontite.

Autre bizarrerie, nos chats de l’île de Marion avaient une fréquence anormalement élevée d’une pathologie dentaire caractérisée par un émail insuffisant pour protéger toute la dent (hypoplasie de l’émail). Les scientifiques qui ont examiné ces crânes ne savent pas pourquoi ces chats étaient autant touchés par cette maladie (fluorose, infection…), qui fragilise encore plus la santé buccale.

Pourtant la génétique pourrait avoir un rôle d’importance dans notre île subarctique. La colonisation de l’île par les chats est partie de seulement 5 individus, dont 3 étaient frères et soeurs6. Un pool génétique suffisant d’après les auteurs pour n’observer aucune anomalie grave et trop fréquente, mais en même temps suffisamment fort pour que l’on retrouve l’emprunte des fondateurs dans le génome du moindre félin.

On parle d’un effet fondateur qui peut n’avoir aucune conséquence grave ou bien favoriser la fréquence de certaines maladies, pathologies ou autres.

Je me demande si nos chats subarctiques n’étaient pas si représentatifs d’une population normale de chats sauvages ? Avec un régime alimentaire peu varié basé sur des oiseaux marins aux os cassants et coupants, un effet marqué de l’empreinte des fondateurs – seulement 5 chats – avec des cas anormalement élevés de fracture des dents et d’hypoplasie dentaire… On peut légitimement se poser des questions.

Alors je ne sais pas pour vous, mais les résultats scientifiques de l’île de Marion commence à devenir bien particuliers, peut-être un peu trop pour avoir un intérêt dans nos discussions et dans la recherche de réponses sérieuses.

Le pire dans tout ça, vous savez ce que c’est ? C’est la prévalence des parodontites chez les chats domestiques qui est de l’ordre de 82%, avec plus de 98% d’entre eux touchée par une perte osseuse de la mâchoire7. Même si l’on prend les résultats de l’île de Marion pour argent comptant, nos pauvres chats condamnés à manger des pétrels et traînant des tares génétiques, s’en tirent bien mieux !

Pour la petite histoire, une fois que tous les chats ont été éradiqués de l’île, les rats ont pris le relais avec des conséquences tout aussi catastrophiques, surtout quand son unique prédateur disparaît. Les rats furent si affamés qu’ils s’attaquèrent aux jeûnes pétrels et oiseaux marins vivants dans les nids. Ces deux espèces sont réellement envahissantes.

L’Australie ou le paradis des parodontites

Après la saga des chats sur Marion Island, et le périple en Afrique Subsaharienne, on pourrait se dire que l’histoire est close. La science est bien trop lacunaire sur ce sujet, on manque d’informations pour conclure à quoi que ce soit. Au pire, les études d’avant (les félins et canidés sauvages) comparées avec celles d’après (nos animaux domestiques) donnent l’alimentation naturelle légèrement victorieuse.

Mais c’était sans compter la parution d’une seconde étude venant achever cette histoire d’alimentation naturelle qui protégerait des parodontites chez le chat sauvage. Cette fois, ce n’est plus une petite île polaire où les seules proies fracturent les dents des chats, mais bien une île-continent, où les proies foisonnent d’abondance et de diversité, l’Australie.

Des millions de chats sauvages (et domestiques) peuplent aujourd’hui l’immense territoire australien. Une pullulation originaire d’Europe qui remonte au début du 19ème siècle avec un démarrage dans l’actuelle région de Sydney8. Aujourd’hui, ce nouveau paramètre de la faune fait peser une menace terrible sur la biodiversité native d’Australie. Les chats n’épargnent pas grand monde, crocodiles et Kangourous exclus !

Carte de répartition théorique du chat en Australie après son introduction dans la région de Sydney au début du 19ème siècle.

Des crocodiles et des chats que l’on trouve abondamment au coeur du Kakadu Natonal Park, non loin de Darwin au nord de l’Australie, où s’est déroulé l’abattage d’une trentaine de chats sauvages nécessaire à l’évaluation de la santé bucco-dentaire, et à la fameuse prévalence des parodontites – mais aussi du tartre9.

C’est notre fameuse seconde étude scientifique. Ce travail a donc comparé 29 chats sauvages du parc de Kakadu avec 20 chats domestiques récupérés dans une clinique vétérinaire de Melbourne. Les résultats et la discussion de ce travail scientifique étonnent – pas vraiment pour ses conclusions – mais pour sa simplicité, son manque de détail et de rigueur et ses conflits d’intérêts.

Cette fois-ci, les chats du Territoire du Nord de l’Australie avaient l’embarras du choix pour le menu de la journée. Différentes espèces de rongeurs, comme le superbe rat arboricole aux pattes noires (Mesembriomys gouldii), des souris, des marsupiaux, des oiseaux, mais aussi des lézards et des grosses sauterelles garnissent les contenus stomacaux des chats analysés.

Malgré une alimentation naturelle, et toutes les belles théories sur le nettoyage des dents et la stimulation des gencives, nos chats sauvages avaient autant de parodontites que leurs homologues domestiques à l’autre bout du continent, mais moins de tartre d’après nos deux chercheurs.

Mais les résultats de leurs analyses et la qualité de la discussion interrogent. On a vraiment l’impression de lire un rapport d’un étudiant en 3ème année de Licence, sans offense. La discussion, qui fait à peine trois paragraphes, ne contient pas la moindre référence scientifique, ne fait aucune comparaison avec ce qui a déjà été fait et aucune autocritique du travail mené. C’est vraiment dérangeant, gênant même.

Illustration d’une dent atteinte de tartre d’après Clarke 1999.

D’autant plus que si les auteurs ont été manifestement minutieux dans l’analyse du tartre, avec des mesures, semble-t-il, plus précises. Notamment  le calcul d’un score de tartre pour chaque dent avec des tableaux récapitulatifs, des moyennes et des écarts-types, nous n’avons aucune information – aussi précise – sur les parodontites.

Nous savons que 10 chats domestiques sur 20 (50%) et 14 chats féraux sur 29 (48%) avaient “à la fois du tartre et une maladie parodontale marquée”.

Pourquoi ont-ils pris en compte dans l’analyse de la fréquence de cette maladie le tartre, alors que ce dernier n’est pas “une cause principale, mais plutôt un facteur prédisposant” aux parodontites, d’après une équipe internationale ? Autrement dit, on peut avoir des gencives très peu inflammées malgré un dépôt important de tarte, et inversement. C’est pour cette raison que Rachel Perry et Cedric Tutt, deux vétérinaires spécialisés en dentisterie précisent “qu’un jugement sur la gravité de la maladie parodontale ne doit pas être porté sur la base du volume des dépôts de tartre”.10

Le manque, volontaire ou pas, de détails est ici frappant. Nous ne savons pas par exemple si les chats domestiques ont été anesthésiés avant de vérifier la présence de maladie parodontale. C’est pourtant un point fondamental pour ne rien rater. Mais j’imagine que oui car des radiographies ont été réalisées.

J’en arrive à me demander si le travail a été bien relu par d’autres chercheurs sollicités par le journal (des reviewers). Un journal qui ne précise d’ailleurs pas réaliser une relecture par les pairs, ce qui serait révélateur d’une piètre qualité scientifique (mais c’est loin d’être la garantie ultime non plus d’un bon travail).

Envie d’en savoir plus sur le scandale de l’édition scientifique ? C’est par ici, et cela risque de vous intéresser.

D’autres points interpellent, qui dépassent le fond de l’article. Nous ne savons rien des auteurs de ce travail. Je veux dire par là qu’ils ne donnent aucune information sur leurs éventuels titres (sont-ils vétérinaires, scientifiques ?) ou affiliation (sont-ils rattachés à une clinique, une université, quelque chose ?)

Aucune information ne transpire de ce papier laconique, si ce n’est la participation financière de l’importante et puissante industrie Pet Food Australienne. Ce serait bien grâce à elle que cette étude a pu voir le jour, dans un contexte où la croquette industrielle se démocratise et prend une ampleur considérable. Un contexte où des alternatives naissent aussi, précisément en Australie avec le BARF notamment. Pourtant, l’influence du sponsor est aujourd’hui reconnu et incontestable pour favoriser l’obtention de résultats positifs. C’est à garder en mémoire.

Beaucoup de questions qui resteront manifestement sans réponse puisqu’aucune adresse mail n’existe pour joindre les chercheurs.

Que dire des analyses statistiques ? Je ne suis pas un statisticien professionnel, mais avec quelques bases et pour en avoir fait un peu pendant ma thèse, je peux repérer quelques étrangetés. Pour comparer deux séries de données en fonction d’un seul paramètre, par exemple le score de tartre chez deux groupes indépendants (sauvages vs. Domestiques) on peut réaliser soit des analyses paramétriques, plus puissantes, mais qui nécessitent de valider des prérequis mathématiques, soit des analyses non paramétriques, moins puissantes, mais toujours intéressantes.

Pour faire plus simple, c’est l’un ou l’autre, et c’est la taille et la nature du jeu de donnée qui nous oriente vers un test T student (paramétrique) ou un Wilcoxon Mann & Withney (non paramétrique). Mais dans notre étude australienne, les auteurs écrivent noir sur blanc qu’ils ont fait le premier test paramétrique et le second. C’est possible, mais mathématiquement, il y a un gros problème qui sous-entend un certain amateurisme ou un manque de moyen pour mener les analyses statistiques avec l’aide d’un professionnel.

Encore plus surprenant. Pour comparer la fréquence des parodontites entre nos chats sauvages et domestiques, nos chercheurs auraient dû réaliser la même procédure : comparer deux groupes indépendants avec un facteur. Pourtant, ils ont choisi un tout autre test : le Chi². Je suis ouvert à l’avis de spécialistes sur ce sujet.

La Divine Parole

Sans vraiment de surprise, de nombreux vétérinaires n’iront jamais pousser l’analyse comme je viens de le faire, comme vous venez de le lire. Le manque de temps, mais surtout la confiance que l’on accorde aux leaders d’opinion, les sachants qui font la pluie et le beau temps dans la pratique clinique, peu importe le domaine et le modèle.

Dans le domaine de la maladie parodontale, le docteur vétérinaire néo-zélandais Nick Cave est l’auteur d’un chapitre fondateur sur ce sujet, au sein de l’ouvrage imposant de Nutrition clinique vétérinaire appliquée11.

Dans ce chapitre dédié à la maladie parodontale, les résultats des études scientifiques que je viens de vous présenter n’ont bien sûr pas échappé au Dr Cave. Il cite l’étude de l’île aux chats au large l’Afrique du Sud, celle de l’Australie dans le Kakadu National Park et la première que nous avons vu chez les Lycaons des steppes africaines.

L’analyse de ces trois études tient en trois courts paragraphes qui prennent pour argent comptant les résultats, sans dire un mot sur les innombrables biais scientifiques, les suspicions de malhonnêteté pour certains et les conflits d’intérêts. Nick Cave affirme plutôt que “ces études jettent un doute considérable sur l’hypothèse centrale. […] Une alimentation naturelle contribue peu pour protéger contre le développement de parodontite et la perte de dent, aussi bien chez le chat que le chien”.

Pourquoi le Dr Cave enterre-t-il aussi vite, et succinctement, le rôle d’une alimentation naturelle dans la protection des maladies parodontales ? Quitte à y dédier un chapitre d’un livre qui fera référence, autant rentrer vraiment dans les détails pour expliquer les limites et les perspectives.

Je me demande si le docteur vétérinaire de l’Université de Massey en Nouvelle-Zélande n’aurait pas du passer plus de temps à faire une lecture critique de ces études plutôt que de déambuler dans les couloirs des immenses centres de conventions australiens pour y faire de grands discours avec la douce bénédiction de Royal Canin (en 2017 à Melbourne) ou de Hill’s Pet Nutrition (en 2018).

Illustration des brochures de présentation de deux congrès ou symposium organisés par Royal Canin et Hill’s avec la participation du Dr Nick Cave.

Le fil rouge de la vérité

La situation et la position du Dr Cave est d’autant plus intriguante que ce dernier conseille dans son analyse scientifique de donner a nos animaux domestiques des os suffisamment larges pour être mâché, des cous de poulets ou de dindes ou des ailes congelés. Ne serait-il pas en train de conseiller de suivre une alimentation proche de celle de la nature, sans la nommer ? Ce serait pourtant cohérent avec les résultats des maigres études sur ce sujet. Des travaux qui montrent que malgré la présence de parodontites dans la nature – ce qui est bien normal – les fréquences apparaissent plus faibles que chez nos animaux domestiques.

Illustration d’une dent touchée par la maladie parodontale. Les flèches vertes montrent l’abondance de la plaque dentaire, tandis que le tartre formé est indiqué par la flèche bleu. La maladie entraîne ici une récession gingivale, une perte d’os alvéolaire et une exposition de la racine de la dent, encore plus sensible au développement de la plaque dentaire. Source : Perry & Tutt 2014.

Nous avons des pistes scientifiques depuis les années 60, et connues du milieu vétérinaire, qui confirment le rôle bénéfique des queues ou des trachées de boeufs pour réduire le développement des gingivites et des parodontites.

Donner une alimentation humide et molle augmente les risques de développer des pathologies et une maladie parodontale. Tous les éléments pointent dans la même direction. Je m’étonne aujourd’hui de constater que depuis les années 90 aucune nouvelle étude de moyenne ou grande ampleur n’a été menée sur des canidés ou des félins sauvages, pour mieux répondre à la question des parodontites.

Le continent australien regorge de Dingoes sauvage qui représentent un modèle de comparaison idéal avec le chien domestique, et nous permettrait de nous affranchir des particularités du Lycaon d’Afrique et de comparer plus rigoureusement l’état de la maladie parodontale.

Rien n’a été fait durant les 20 dernières années. La recherche n’est pas gratuite, et les financeurs privés ne doivent pas se bousculer au portillon pour démontrer le rôle bénéfique – ou neutre ou négatif, mais cela semble peu probable – d’une alimentation naturelle sur la santé de la gueule. Surtout quand cette manne d’argent vient principalement de l’industrie Pet Food.

Mais quand même. Seulement 29 chats sauvages analysés par la science dans un pays qui en compte des millions depuis deux siècles ?

Je m’étonne de voir aussi certains vétérinaires prendre des positions catégoriques sur ce sujet, sans avoir mis les mains dans les entrailles de la science. Sans avoir compris que nous avions des travaux très discutables, qui ne montrent rien dans le meilleur des cas, ou bien un rôle plutôt positif d’une diète naturelle dans le pire des cas.

L’alimentation naturelle n’est bien sûr pas le remède miracle contre les gingivites et les parodontites, et je pense que personne ne dit cela, ou bien ils se trompent. La question est de savoir quels sont les éléments qui permettent de mieux contrôler le développement de la plaque dentaire, et de stimuler comme il se doit les gencives, pour éviter les stades irréversibles et préjudiciables des parodontites.

Si le brossage régulier des dents est la stratégie probablement la plus efficace pour réduire le risque de parodontite, ce n’est pas un geste pratique à réaliser au quotidien. On imagine mal sa généralisation. L’alimentation a son rôle à jouer dans la prévalence de cette maladie, et j’espère que l’avenir scientifique sera plus riche et plus rigoureux, pour tirer de véritables conclusions.

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