Bien souvent, quand on explique pourquoi on mange “paléo”, comme nos ancêtres, on se fait renvoyer dans ses 100 m avec l’argument ultime de l’espérance de vie faible, proche de 35 ans de nos ancêtres. Bien souvent, on fait le lien entre régime alimentaire sans lait ni pain, mais aussi le jeûne intermittent, avec ce paramètre. Pourtant rien n’est plus faux. Chez les chasseurs-cueilleurs de notre époque, les vieillards de 80 ans sont bien réels.

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Manger comme nos ancêtres : une mode débile ?

Que ce soit le célèbre régime paléolithique ou d’autres régimes particuliers, comme sans laitage, sans céréale ou encore sans gluten, les interdictions alimentaires pullulent aujourd’hui… sous prétexte qu’elles seraient meilleures pour la santé.

Oui, oui, oui, l’idée de manger comme nos ancêtres qui vivaient dans des cavernes séduit de plus en plus de monde, et souvent, les arguments frisent le bon sens : mangez des végétaux et des fruits chouchoutés dans une ferme biodynamique, des produits animaux de qualité nourris à l’herbe bio et aux graines enrichies en oméga-3, le tout saupoudré de bons tubercules élevés en plein air. À cela, on évite tous les produits industriels ultra-transformés dégueulasses.

Et vous voilà devenu un bon petit soldat des cavernes !

Même le milieu scientifique s’en même. La fameuse alimentation préhistorique qui exclue tous les produits laitiers, céréaliers et les légumineuses bénéficient aujourd’hui de plusieurs études cliniques positives chez l’homme, plus une méta-analyse, sur des paramètres métaboliques.

Pourtant il y a un “mais”. Un “mais” que j’ai eu l’occasion d’entendre à de nombreuses reprises, et j’imagine que vous aussi, au cours de repas entre amis ou pendant des discussions philosophiques sur la santé et la nutrition.

Même si je ne suis pas le régime Paléo (j’ai essayé il fut un temps), j’évite le lait transformé autant que possible et j’essaye de consommer des produits céréaliers les plus complets. Le lait et le pain sont les deux aliments qui cristallisent le plus les débats.

“- Pourquoi tu ne bois pas de lait ?

“- Ben, on n’en a pas forcément besoin pour grandir et avoir des os solides, nos ancêtres se sont très bien débrouillé sans lait, et même sans pain.

” – Foutaise ! À la préhistoire, l’espérance de vie ne dépassait pas les 30 ans ! Voilà ce que ça donne d’éviter le lait !

On peut remplacer le lait par le : pain, le jeûne intermittent, les céréales de manières générales et tout ce que vous voulez que l’on ne retrouvait pas jadis.

L’argument de l’espérance de vie très faible des hommes préhistoriques paraît ultime. Il dérange, ou arrange, selon les convictions. Moi, il m’a surtout intrigué.

Est-ce vraiment à cause du manque de lait ou de pain que nos ancêtres tombaient comme des mouches à 25 ans ?

Difficile à dire. En tout cas, selon M. Vigne, chercheur du CNRS, l’espérance de vie des hommes du paléolithique pouvait atteindre au maximum 35 ans, et peu de personnes dépassaient les 25 ans. Mais l’espérance de vie est-elle le meilleur indicateur ? La longévité, on en parle ?

L’étude des ossements

Classiquement, l’âge des individus est estimé à partir des ossements que les archéologues et paléoanthropologues peuvent trouver dans le sous-sol.

À partir de là, les méthodes de calcul avec le carbone 14, la taille de certains os, et la présence de maladie osseuse (ostéoporose) apportent des indices, et permettent d’estimer l’espérance de vie des hommes de l’époque.

Ce modèle, aujourd’hui accepté par tous (ou presque), rend fou furieux Mark Sisson, un célèbre blogueur paléo anglophone, qui défend bec et ongle les bienfaits du régime paléolithique.

Moi-même, je m’insurgeais dans mon article sur le jeûne intermittent, quand un auteur dégommait d’une ligne les hommes du paléolithique et leur espérance de vie ridicule d’à peine 25 ans.

Sur son blog, Mark Sisson dénonce dans un article les limites de ces méthodes d’estimations d’âges à partir des ossements.

Il pointe notamment du doigt les carences en vitamine D et en magnésium que nous connaissons actuellement, ainsi que notre résistance à l’effort physique moins importante que nos ancêtres.

C’est pour ces raisons que l’estimation de l’espérance de vie de nos ancêtres par l’étude des ossements n’est pas l’idéale, et présente des contraintes évidentes.

Une autre méthode existe pour tenter de répondre à cette question d’espérance de vie.

L’étude des populations indigènes contemporaine

L’une des voies royales pour répondre à ces questions demeure l’étude des populations contemporaines qui ont toujours un mode de vie ancestrale. On parle d’une alimentation traditionnelle, sans produit transformé, farine ou coca, mais aussi une vie sans médecine, chirurgie, ou antibiotique.

Ces peuplades qui demeurent aujourd’hui bien rares nous apportent des éléments de réponses intéressant sur la question de l’espérance de vie, la longévité et le rôle qu’aurait pu avoir le manque de lait ou de pain sur la santé.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’espérance de vie n’est pas le meilleur indicateur pour répondre à cette question. Plus précisément, l’espérance de vie à la naissance. Pourquoi ? Car elle prend en compte la mortalité infantile notamment, extrêmement élevée dans ces régions du globe, et ça peut se comprendre.

Par voie de conséquence, en prenant cet unique paramètre en compte, le raisonnement devient circulaire et prend des allures de syllogismes : nos ancêtres avaient une espérance de vie de 40 ans, ils ne mangeaient pas de pain et ne buvaient pas de lait… je vous laisse finir.

Pourtant, rien n’est plus faux si on regarde l’espérance de vie à un âge donné, par exemple à 40 ou 45 ans, après les ravages de la mortalité infantile, ou bien si on se concentre sur la longévité. Et là, les mythes s’effondrent.

Ces chasseurs-cueilleurs vieillards

En 2007, deux scientifiques, Michael Gurven et Hillard Kaplan, sont allés vérifier l’ensemble de ces paramètres dans des tribus isolées de la planète1. Ils ont suivi plusieurs groupes :

Des chasseurs-horticulteurs sans contact avec villes ou villages; des chasseurs-cueilleurs qui avaient des contacts avec des villes et accès à certains soins médicaux; et finalement, des chasseurs-cueilleurs sans le moindre contact avec d’autres cultures, sans accès aux médicaments et à la médecine moderne. C’est bien ce dernier groupe qui nous intéresse.

Les premiers résultats sont sans appel : l’espérance de vie à la naissance, qui comprend donc la mortalité infantile, est basse, entre 21 et 37 ans parmi nos peuplades (Hadza, Ache, Kiwi, !Kung).

Cette espérance de vie s’explique par un taux de mortalité de 0 à 15 ans de 43%, et plus globalement, de 64% entre 0 et 45 ans. Mais ces données racontent la moitié de l’histoire.

Si on prend l’espérance de vie à partir de 45 ans, et non plus à la naissance, elle est de 21 ans pour nos chasseurs-cueilleurs. Autrement dit, les individus qui passent outre la forte mortalité infantile et du début de la vie adulte ont une espérance de vie de 21 ans en moyenne.

Ce second point fissure déjà l’idée reçue selon laquelle nos ancêtres n’atteignaient jamais 50, voire 60 ans. Certes les conditions de vie étaient rudes et la mortalité élevée, mais les “seniors” existaient bel et bien. Des vieillards même.

Si on regarde l’âge modal de la mort de ces individus, l’un des meilleurs critères pour estimer la durée de vie adulte la plus commune, les résultats sont effarants. L’âge modal de la mort de nos 4 peuplades de chasseurs-cueilleurs oscille entre 68 et 76 ans !

La palme revient à population de Tsimane, des chasseurs-horticulteurs, sans accès à la médecine et sans contact avec d’autres sociétés, avec un âge modal de décès de 78 ans. Le graphique suivant extrait de la publication de Michael Gurven et Hillard Kaplan nous montre que certains individus atteignaient l’âge de 85, voire 90 ans.

Nous sommes à des années-lumière du mythe du sauvage qui décède subitement à l’âge de 40 ans. Même si ces vieillards sont loin d’être les plus nombreux, ils indiquent bien l’espérance de vie à la naissance est loin d’être le meilleur indicateur, et encore moins l’argument, pour discuter nutrition et santé.

Si on se fie aux travaux de Staffan Lindeberg conduit sur les Kitavas de Papouasie Nouvelle-Guinée, qui vivent encore de manière purement traditionnelle (au moins à l’époque), l’espérance de vie à la naissance est faible, sans surprise, proche de 45 ans2.

Mais de la même manière si on regarde l’âge des vieillards, on tombe parfois sur des individus âgés de 96 ans. Sur les 247 Kitavas choisis au hasard, 15 avaient plus de 75 ans. C’est dire l’importance de l’âge modal de décès.

Le faux-argument

Utiliser l’espérance de vie à la naissance de nos ancêtres préhistoriques pour discréditer le régime paléolithique semble donc bien fallacieux.

Même si on ignore avec précision les classes d’âges de nos ancêtres, les études contemporaines sur des populations qui vivent dans des conditions extrêmes, sans soin médical, et avec une alimentation traditionnelle, nous montrent que les vieillards existent et qu’ils sont loin d’être marginaux.

Si jamais vous entendez encore ce genre d’argument quand vous discutez de l’éviction des produits laitiers ou céréaliers, vous savez maintenant à quoi vous en tenir. Non, ce n’est sûrement pas l’éviction de ces aliments les responsables, mais bien les conditions de vie extrêmes, difficiles, sans médicaments, médecine, et soins en tout genre.

PS : article entièrement mis à jour (octobre 2018)! Les commentaires datent de la version précédente.


Références

1. Gurven, Michael & Kaplan, Hillard (2007). Longevity Among Hunter- Gatherers: A Cross-Cultural Examination. Population and Development Review. 33; 321-365.

2. Lindeberg, S., Berntorp, E., Nilsson-Ehle, P., Terént, A., & Vessby, B. (1997). Age relations of cardiovascular risk factors in a traditional Melanesian society: the Kitava Study. The American journal of clinical nutrition, 66(4), 845-852.

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