Que valent les avis positifs des associations américaines de diététiques sur le végétalisme ?

L’avis positif de l’association américaine de diététique publié en 2009 concernant le végétalisme est très fréquemment avancée par les défenseurs du régime. L’analyse détaillée de l’avis montre des lacunes scientifiques, notamment concernant la grossesse des végétaliennes, la minimisation de certains risques et ne parlent pas des liens d’intérêts des deux auteurs de l’avis.

Plan du billet


Lors des débats scientifiques sur l’impact de l’alimentation végétalienne sur notre santé, on a pris l’habitude de lire la position très favorable de l’Association Américaine de Diététique (AAD) sur ce sujet. Une position publiée en 2009 dans un journal scientifique qui rejoint celle de l’Académie de Nutrition et de Diététique (AND) américaine, et celle du Canada.

Ces références apparaissent aujourd’hui dans tous les débats sur ce sujet, et font miroiter un certain argument d’autorité du style :

“Regardez ce que disent les plus grandes associations de diététiques au monde sur le végétalisme ! C’est sain pour tous les stades de la vie !”

Je dois admettre que j’ai déjà utilisé à plusieurs reprises cet argument d’autorité pour éviter, très probablement, de rentrer dans les détails ou faire des recherches plus poussées.

Mais que valent ces avis ? Sont-ils sérieux, fiables, rigoureux et indépendants de tout conflit d’intérêts de la part des auteurs ? Peut-on encore aujourd’hui, en 2018, s’en servir dans un débat scientifique ?

Nos associations prônent-elles le végétalisme ?

L’avis de ces associations est parfois interprétation comme une recommandation officielle de devenir végétalien. C’est le sens du message vidéo adressé par le journaliste Stanislas Kraland notamment, qui affirmait que l’AAD “prône le végétalisme”. Or c’est faux.

Si l’association prône une alimentation variée et équilibrée, riche en végétaux bien sûr, elle n’oublie pas les produits animaux de qualité.

On peut notamment trouver un article de l’association qui vante les qualités de la viande de bison, ou même un autre sur les risques de manger sa viande saignante. Une illustration sur un article prônant les végétaux met en évidence un poulet entier sur la table pour adultes et enfants. Voilà de quoi tordre le cou à cette interprétation.

L’avis de l’AAD est-il fiable ?

C’est sûrement le plus intéressant, mais qui a déjà décortiqué en détail la qualité du travail scientifique des auteurs de ces avis positifs ? Pas grand monde. Je vous propose donc un résumé des points forts et des points faibles de l’avis de l’AAD.

Point fort

  • La position est une revue systématique de la littérature. Il y a donc un protocole d’extraction et de lecture des études scientifiques. Toutes les études qui rentrent dans les conditions de sélection devraient être analysées et critiquées. Ce procédé permet de limiter les biais de sélection des études ou encore l’interprétation des données
  • Plus de 200 études scientifiques citées. C’est un gros travail.
  • Une analyse pour tous les stades de la vie, pour de nombreux minéraux et nutriments et pour de nombreuses maladies.

Malheureusement, c’est tout ce que je peux trouver. Concernant les points faibles, on en retrouve d’avantages.

Points faibles

  • La position remonte à 2009. Cela fait pratiquement 10 ans, et c’est un peu dépassé. On peut se demander pourquoi il n’y a pas eu de mise à jour de cette position depuis, car il y a eu pléthores de nouvelles publications.
  • Nous n’avons pas d’information sur la sélection et l’éviction des études scientifiques utilisées dans l’avis.
  • Le manque de précaution ou de mise en garde avec une certaine minimisation des risques. La position est très positive, sans véritable nuance ni réelle discussion des preuves scientifiques. Si beaucoup d’études ont été faites sur les végétariens, on retrouve finalement peu de références pour les végétaliens. On retrouve deux exemples dans le paragraphe sur les macronutriments, les apports énergétiques et les naissances chez la femme enceinte végétalienne ou aucune étude n’aurait été faite. Difficile de conclure pour elle donc.

  • On retrouve une autocitation, et c’est loin d’être extraordinaire. Dans le paragraphe sur la nutrition et la grossesse, les auteurs concluent sur la base d’une étude faite par leur association que les alimentations végétariennes et végétaliennes “peuvent amener à une naissance positive”1. Sauf qu’il est impossible pour un lecteur lambda de retrouver ce travail qui n’est n’y publié dans un journal scientifique ni accessible en ligne sur le site de l’association.
  • On ne retrouve pas l’étude négative publiée en 2003 par Key sur plus de 56 000 participants qui ne montrait aucune différence de mortalité entre végétarien et omnivore2.
  • On ne retrouve aucune mention de l’association entre dépression et végétarisme3. Même si on ignore le sens de l’association (est-ce qu’on devient végétarien à cause d’une dépression ou l’inverse), ou s’il existe un lien de causalité, une revue systématique aurait pu l’aborder.
  • On ne retrouve pratiquement aucune critique des études scientifiques citées, les biais de sélection, la notion d’association et de causalité, etc.
  • La grande majorité des conclusions sur la puissance des études citées donne un avis “limité”.
  • Dans le paragraphe sur l’adolescence, aucune étude ne fait référence au végétalisme. Là encore, on retrouve un manque de nuance dans la conclusion et le résumé de la position de l’association américaine.
  • Dans le paragraphe concernant les enfants végétaliens, les auteurs affirment que ces derniers pourraient avoir des besoins plus élevés en protéines à cause de la composition en acides aminés et la digestibilité des protéines. Ils précisent cependant que ces besoins sont “généralement atteints quand l’alimentation contient suffisamment d’énergie et de variété de végétaux” sans fournir de référence scientifique pour soutenir cette affirmation.
  • Concernant les apports en fer, les auteurs estiment que les végétariens doivent avoir 1,8 fois plus d’apports en fer que les omnivores à cause de la plus faible biodisponibilité du fer végétale. Nous n’apprenons rien sur les végétaliens.

Les auteurs sont-ils indépendants ?

La question mérite d’être posée et je n’y avais jamais réellement prêté attention. Pourtant, les deux auteurs ont des liens moraux avec le végétalisme, au-delà du fait qu’ils soient végétaliens pour l’un (Ann Reed Mangels) et végétariens pour l’autre (Winston Craig).

Les deux auteurs ne déclarent aucun conflit d’intérêts, quand bien même certains liens posent questions. Concernant Winston Craig, il est notoirement connu pour être membre de l’église Adventiste du 7ème jour. Une église qui promeut l’éviction des produits animaux et qui mentionne clairement la présence de l’auteur de cet avis dans “le ministère de la santé adventiste“.

Winston Craig est actuellement professeur émérite à l’Université Andrews aux États-Unis, l’une des premières universités de haut vol de l’église des Adventistes du 7ème jour. Historiquement, un philosophe américain, Rhys Southan, a enquêté sur l’influence de cette église dans les recommandations de l’AAD.

Il apparaît que l’église a déployé des moyens considérables pour faire valoir institutionnellement le végétarisme et/ou le végétalisme au sein de l’AAD ou à travers le formation de diététiciens sensibilisés à la cause.

Clairement, Winston Craig n’est pas neutre dans cette affaire. Il travaille officiellement pour une église contre la consommation de produits animaux. Il est payé par cette église et l‘une de ses Universités en tant que chercheur et enseignant.

Ann Reed Mangels est de son côté une végétalienne pour des raisons éthiques selon le site du philosophe américain “Let them eat meat” (traduction : “laissez-les manger de la viande”), qui annonce la couleur. Dans l’avis de l’association américaine de diététique, elle se définit comme appartenant au Groupe de Ressource Végétarien (et/ou végétalien) (VRG en anglais).

Un groupe qui prône le végétarisme et le végétalisme et dont on peut retrouver de nombreux écrit de la part de Ann Ree Mangels. Est-elle rémunérée par l’association ? Est-ce un lien d’intérêt moral suffisamment puissant pour altérer son jugement et son objectivité ?

Difficile de conclure pour nos deux chercheurs, mais un faisceau d’indices tendent à montrer qu’ils possèdent des liens d’intérêts moraux et financiers avec des organismes qui prônent l’éviction de viande ou de tout produit animal. Ces liens d’intérêts pourraient être de nature à biaiser un raisonnement, surtout dans le cas de Winston Craig.

La ligne rouge

L’avis de l’association américaine de diététique est ce qu’il est : simplement un avis. Il est loin de représenter aujourd’hui la preuve incontestable que le végétalisme est adapté à tous les stades de la vie, mais il pose un certain nombre d’éléments rassurant sur la table pour cette alimentation.

On se rend compte que l’avis est loin d’être complet, qu’il généralise beaucoup et minimise certains risques de carences ou nos manques de connaissances sur ce sujet. L’avis qui remonte à presque 10 ans pourrait paraître aujourd’hui ancien pour être posé comme une preuve incontestable.

Concernant les liens d’intérêts des auteurs, ils sont réels, mais ne doivent de toute manière pas se substituer à l’analyse rigoureuse extérieure et indépendante des évidences scientifiques.

Vous avez un avis sur la question ? Vous avez déjà utilisé cette position dans un débat sur le végétalisme ?


Références

1. Vegetarian Nutrition in Pregnancy. American Dietetic Association Evidence Analysis Library Web site. http://www.adaevidencelibrary.com/ topic.cfm?cat#3125. Accessed March 17, 2009

2. Key, T. J., Appleby, P. N., Davey, G. K., Allen, N. E., Spencer, E. A., & Travis, R. C. (2003). Mortality in British vegetarians: review and preliminary results from EPIC-Oxford. The American journal of clinical nutrition, 78(3), 533S-538S.

3. Baines, S., Powers, J., & Brown, W. J. (2007). How does the health and well-being of young Australian vegetarian and semi-vegetarian women compare with non-vegetarians?. Public health nutrition, 10(5), 436-442.

3 Commentaires

  1. Gérard Suzuky

    On peut retirer le reproche de 2009, l’avis de 2016 est dispo via les positions scientifiques du site Vegan Pratique https://vegan-pratique.fr/nutrition/positions-medicales-et-scientifiques/

    1. Jérémy Anso (Post author)

      Bonjour Gérard, oui en effet ! Je viens de remarquer que l’Académie de nutrition et de diététique (AND) a renouvelé son avis en 2016. Je vais donc mettre à jour l’article ! Mea culpa !

  2. Gérard Suzuky

    Autrement, la vegan society travaille avec la british dietetics association pour fournir des infos correctes également.

    https://www.vegansociety.com/society/whos-involved/partners/british-dietetic-association

Les commentaires sont fermes.