“Les produits laitiers: nos amis pour la vie !”

Selon les producteurs de lait et nos autorités sanitaires, nous devons consommer au moins trois, voire quatre, produits laitiers par jour pour obtenir suffisamment de calcium, et nous assurer une belle santé osseuse, privée d’une malheureuse fracture ! 1 2

Clairement, les produits laitiers, et notamment le lait très riche en calcium, participeraient à assurer une bonne densité minérale osseuse (un marqueur intermédiaire de la santé de l’os) synonyme d’un risque d’ostéoporose plus faible, et de fracture par la même occasion.

Malheureusement, la réalité scientifique et clinique n’est pas aussi paradisiaque que ne le souhaiteraient les producteurs de lait et les médecins payés par eux.

Dans un billet récent, je reprenais l’ensemble des synthèses (review) et des méta-analyses (meta-analysis), qui reprennent un très grand nombre d’études, pour tenter de savoir si notre consommation de lait nous protégeait bien des fractures et d’une ostéoporose précoce.

Malheureusement, la très grande majorité des études sur ce sujet, et je ne parle pas des petites études piochées ici et là comme certains professeurs de médecine aiment faire, ne mettent pas en avant un effet protecteur d’une grande consommation de lait, pendant l’enfance, l’adolescence ou à l’âge adulte sur le risque de fracture.

Pourtant, pourtant… Des médecins et chercheurs français s’acharnent pour réfuter l’ensemble de ces preuves scientifiques, indépendantes oserai-je le rappeler, et de confirmer l’intérêt d’une forte consommation de produits laitiers !

“Il n’existe pas d’argument incontestable justifiant qu’on se passe d’un aliment aussi largement consommé que le lait de vache”. Fardellone et al. 2016.

C’est encore une fois grâce aux actualités du CERIN (découvrez ici pourquoi cet organisme apprécie tant les produits laitiers) que j’ai découvert la toute dernière publication de nos médecins et chercheurs français sur le lait et l’ostéoporose. 3

Selon eux, les résultats des études scientifiques qui étudient le risque de fracture et la consommation de lait sont “contradictoires, ne permettant pas de conclure.”

Grosso modo, les auteurs de cette petite synthèse illustrent la controverse scientifique avec des études piochées ici et là, et n’hésitent pas à tronquer les résultats, éviter ceux qui les dérangent…

Les preuves positives sur la consommation de lait et le risque de fracture, selon eux

Retour sur les preuves avancées par Fardellone et ses collaborateurs. C’est facile, il y en a six.

  • Première preuve selon le Dr Fardellone, une synthèse et méta-analyse publiée en 2015 qui attesterait d’un effet bénéfique du lait consommé pendant l’enfance sur le risque de fracture toujours pendant l’enfance. 4

Ma réponse: Etrange, étrange… Cette méta-analyse indique TRÈS CLAIREMENT que le calcium laitier consommé durant l’adolescence n’a pas eu d’effet positif ou négatif sur le risque de fracture (voir la figure 2 de l’article). Autrement dit, l’étude est plutôt mal utilisée et ne soutient pas les propos des auteurs.

  • Deuxième preuve avancée par notre équipe française: une petite étude publiée en 2004 et réalisée sur… 50 enfants ! D’après cette étude, ces 50 enfants qui ont évité de consommer du lait de vache pendant un période prolongée étaient plus susceptibles d’avoir une fracture… 5

Ma réponse: Que dire, que dire si ce n’est que d’une part cette petite étude a été intégrée à la précédente méta-analyse qui ne démontre aucun effet positif du lait sur le risque de fracture. Que dire si ce n’est que d’autre part cette étude a été critiquée, toujours dans la précédente méta-analyse, pour ne pas avoir contrôlé la composition corporelle. En bref, une preuve qui n’en est absolument pas une. Suivante !

  • La troisième preuve scientifique avancée par Fardellone et al. (2016) s’appuie sur… attention, roulement de tambour… 46 jeunes garçons ! 6

Ma réponse: Une très petite étude publiée en 2004, également critiquée dans la précédente méta-analyse pour les biais sur la composition corporelle, et jugée de qualité “moyenne”. En bref, on tape encore une fois dans une vieille étude, de qualité moyenne, critiquée par les méta-analyses récentes, et réalisée sur un très petit nombre de cas. Ben voyons ! On peut faire mieux, suivante !

  • Quatrième preuve: un essai clinique randomisé sur des Chinoises qui a comparé l’effet d’une poudre de lait sur le risque de fracture. 7

Ma réponse: Si les auteurs trouvent effectivement que le groupe avec la poudre a eu moins de fractures, les auteurs confessent que la diminution du risque n’est pas significative… Ou comment se tirer une balle dans le pied tout seul ! Preuve suivante s’il vous plaît !

  • La cinquième preuve avancée pour appuyer le rôle bénéfique du lait sur le risque de fracture remonte à 22 ans ! 8 Cette étude indique que les petites consommatrices de lait avaient plus de risque d’avoir une fracture de la hanche.

Ma réponse: Publiée en 1995, les auteurs de l’étude confessent que “le risque augmenté de fracture de la hanche était largement confiné chez les 10% de femmes avec les apports en calcium les plus bas“. Les auteurs rajoutent également que leurs résultats suggèrent “que la recommandation alimentaire de 500 mg de calcium par jour serait appropriée dans la population étudiée”, soit les chiffres soutenus par les médecins payés par l’industrie et même l’Anses.

Bien sûr, l’étude possède de nombreux biais, d’ailleurs mis en avant par l’équipe de Fardellone, nous expliquant que cet effet positif du lait sur les fractures pourrait être “expliqué par certains facteurs de confusion: les femmes consommant moins de lait avaient davantage de facteurs de risque de fracture : ménopause plus précoce, moindre exercice physique et consommation accrue de tabac.

Finalement, les auteurs de l’étude de 1995 estiment “qu’ils n’auraient probablement trouvé aucune différence significative du risque de fracture s’ils avaient séparé la population étudiée en deux groupes, avec des apports faibles et forts en calcium“.

Mais encore une fois, et malgré le fait que l’étude soit vieille, avec une méthodologie discutable, cette étude est contredite par une méta-analyse publiée en 2011, qui ne trouve aucun effet protecteur d’une consommation de lait sur le risque de fracture de la hanche chez la femme. 9 La suivante sera-t-elle meilleure ?!

  • Sixième et dernière preuve avancée par le docteur Fardellone, et cette fois, c’est une étude plus récente (publiée en 2014) et réalisée sur 764 hommes et femmes (avec un ratio inconnu !). Les auteurs trouvent que les personnes qui consomment le plus de lait ont 40% de risque en moins d’avoir une fracture de la hanche comparées aux personnes qui en consomment le moins. 10

Ma réponse: Sympathique. Vraiment. Enfin, dommage qu’aucun résultat de l’étude ne soit significatif ! Vous pouvez regarder toutes les données, tableaux, intervalles de confiance, risques relatifs de l’étude, rien n’est significatif. En voilà une belle preuve ! (d’ailleurs le CERIN l’avoue lui-même dans un article dédié, le comble de l’ânerie !)

Pour résumer et conclure, ils se basent sur du vent, nos experts français

La controverse scientifique avancée par l’équipe de Fardellone, justifiant de maintenir une consommation élevée de produits laitiers, se base sur…

  • Six études scientifiques;
  • Dont trois n’ont aucun résultat significatif (et démontre l’absence de lien protecteur…);
  • Dont deux se basent sur 50 et 46 enfants;
  • Dont une qui date de 1995, qui n’est pas scientifiquement puissante, qui est contredite par les plus récentes synthèses et méta-analyses indépendantes publiées à ce jour.

Franchement, j’ai rarement vu un niveau d’argumentation aussi bas pour défendre l’image d’un produit alimentaire. Et que dire de la conclusion des auteurs français ?

“En l’état actuel de nos connaissances scientifiques, il n’existe pas d’argument incontestable justifiant qu’on se passe d’un aliment aussi largement consommé que le lait de vache alors que les apports en calcium sont fréquemment inférieurs aux recommandations, notamment dans les populations les plus exposées aux fractures ostéoporotiques.”

Voilà en réalité le meilleur argument. La plus belle perle de l’article qui nous fait oublier les références moisies, les études de cas basées sur 50 mômes… l’argument d’universalité.

Le lait de vache est largement consommé partout, donc, nous on trouve cela fort bien, il faut continuer ainsi, surtout pour protéger contre un risque de fracture qui n’existe pas scientifiquement.

Mais pourtant, la littérature est quand même claire ! Moi je trouve ça de mon côté chers confrères:

  • Une méta-analyse publiée en 2011 n’indiquait aucun effet bénéfique de la consommation de lait sur le risque de fracture chez la femme, avec des résultats cliniquement non signifiant chez les hommes.
  • Une méta-analyse publiée en 2015 n’indiquait pas d’association entre les apports en calcium des produits laitiers et le risque de fractures de la hanche.
  • Une autre méta-analyse publiée en 2015, une belle année pour les producteurs de lait dis donc, n’estime pas qu’augmenter ses apports en calcium alimentaire ou bien en supplément conduise à une réduction cliniquement signifiante du risque de fracture.
  • Une autre méta-analyse, toujours dans la terrible année 2015, n’indique pas d’effet protecteur du lait consommé pendant l’enfance pour éviter les fractures.

Et pour couronner le tout, plusieurs synthèses indépendantes publiées en 2015 (encore !) corroborent l’ensemble de ces résultats (ici, ou bien là et par ici !). Period.

Mais comment peut-on expliquer une aussi mauvaise lecture de la littérature scientifique et des messages aussi biaisés ? Des conflits d’intérêts peut-être ? Ben oui.

Les innombrables conflits d’intérêts

Bien sûr, bien sûr, après avoir décousu l’argumentaire scientifique, on peut décemment s’attaquer aux liens d’intérêts de nos médecins français !

Dans la publication du docteur Fardellone, il déclare avoir reçu des honoraires du géant laitier Candia, mais également des laboratoires pharmaceutiques Amgen, BMS, Expanscience, Lilly, et MSD, qui tirent profit du traitement de l’ostéoporose avec des traitements médicamenteux dédiés.

Ce n’est pas écrit sur la publication, mais le docteur confesse lui-même dans une série de documents disponible à tout un chacun sur le Net avoir des liens d’intérêts avec Danone, l’autre géant laitier de la place ! 11 12

Si on s’amuse à faire un tour sur le site de transparence du Gouvernement des professionnels de la santé, on se rend rapidement compte que le docteur entretient depuis au moins 2012 des liens étroits avec les sociétés savantes qui bossent sur l’ostéoporose…

Ainsi, le docteur a reçu plus de 45 000 € d’avantages de la part de très nombreux laboratoires pharmaceutiques, et possède plus de 90 conventions, toujours avec ces mêmes laboratoires.

Finalement, nous apprenons sur la publication de Fardellone que le comité scientifique du GRIO a participé à la rédaction de la synthèse. Or, le GRIO ou Groupe de Recherche et d’Information sur les Ostéoporoses possède des partenariats financiers durables avec de très nombreux industriels comme Amgen, Expanscience, Lilly, Meda Pharma, Roche, ou encore YOPLAIT. 13

Je crois qu’on va attendre avec impatience les nouvelles publications de nos médecins et chercheurs français sur ce sujet, avec je l’espère, une lecture moins orientée des évidences scientifiques.

Pour tout le monde


Notes et références

1. http://www.mangerbouger.fr/Les-9-reperes/Les-9-reperes-a-la-loupe/Produits-laitiers

2. https://www.anses.fr/fr/content/le-calcium

3. Fardellone, P., Séjourné, A., Blain, H., Cortet, B., Thomas, T., & GRIO Scientific Committee. (2016). Osteoporosis: Is milk a kindness or a curse?. Joint Bone Spine.

4. Händel, M. N., Heitmann, B. L., & Abrahamsen, B. (2015). Nutrient and food intakes in early life and risk of childhood fractures: a systematic review and meta-analysis. The American journal of clinical nutrition, 102(5), 1182-1195.

5. Goulding, A., Rockell, J. E., Black, R. E., Grant, A. M., Jones, I. E., & Williams, S. M. (2004). Children who avoid drinking cow’s milk are at increased risk for prepubertal bone fractures. Journal of the American Dietetic Association104(2), 250-253. ISO 690

6. Pires, L. A. S., Souza, A. C. A. D., Laitano, O., & Meyer, F. (2005). Bone mineral density, milk intake and physical activity in boys who suffered forearm fractures. Jornal de pediatria81(4), 332-336.

7. Lau, E. M. C., Woo, J., Lam, V., & Hong, A. (2001). Milk supplementation of the diet of postmenopausal Chinese women on a low calcium intake retards bone loss. Journal of Bone and Mineral Research16(9), 1704-1709.

8. Johnell, O., Gullberg, B. O., Kanis, J. A., Allander, E., Elffors, L., Dequeker, J., … & Mazzuoli, G. (1995). Risk factors for hip fracture in European women: the MEDOS study. Journal of Bone and Mineral Research10(11), 1802-1815.

9. Bischoff‐Ferrari, H. A., Dawson‐Hughes, B., Baron, J. A., Kanis, J. A., Orav, E. J., Staehelin, H. B., … & Li, R. (2011). Milk intake and risk of hip fracture in men and women: A meta‐analysis of prospective cohort studies. Journal of Bone and Mineral Research, 26(4), 833-839.

10. Sahni, S., Mangano, K. M., Tucker, K. L., Kiel, D. P., Casey, V. A., & Hannan, M. T. (2014). Protective association of milk intake on the risk of hip fracture: results from the Framingham Original Cohort. Journal of Bone and Mineral Research29(8), 1756-1762.

11. http://www.edimark.fr/patrice-fardellone-1

12. http://www.grio.org/documents/artrhum-64-1468356619.pdf

13. http://www.grio.org/partenaires-grio-liste.php

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24 commentaires
  1. Très intéressant cet article et la discussion qui s’ensuit.
    Tout a fait d’accord avec l’auteur et Magda sur les apports des légumes (et non des fruits). Une nourriture acidifiante pousse le corps à rétablir le pH et donc se séparer lui-même de minéraux comme le calcium.

    Personnellement je trouve surtout mon calcium dans les fruits secs comme les amandes et les noisettes que je consomme quotidiennement.

    Dernière remarque, il existe des laits alternatifs d’origine animale comme le lait de brebis et chèvre. Cela ne solutionne pas les problèmes d’acidification, mais au moins cela évite de consommer des hormones de croissance du lait de vache, nocives pour l’homme.

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