Une publication récente vient de décrypter les principales stratégies de l’industrie laitière pour influencer les politiques de santé publique et l’opinion. L’industrie laitière diffuse une information soigneusement choisie, et qui ne se suit pas forcément les normes scientifique; elle tisse des liens avec les décideurs, les organisations de santé et les leaders d’opinion et elle encadre soigneusement les débats qui portent sur les produits laitiers et la santé.

La défiance grandissante envers les produits laitiers

La nouvelle n’est plus une surprise pour personne, les produits laitiers ne jouissent plus d’une aura de sainteté qui a perduré durant des années. Aujourd’hui, un nombre croissant de publications scientifiques, d’articles de la presse et de témoignages viennent ternir l’image des produits laitiers, ou du moins calmer les ardeurs des industriels qui n’y voient que des bienfaits, sans l’ombre d’un risque pour la santé.

Cette défiance grandissante se mesure à la fois par une consommation de lait qui baisse chez les Français, mais également par l’activité de défense de l’industrie laitière, et le déploiement d’importantes contre-mesures pour crever l’abcès et limiter les pertes. Vous n’avez probablement pas raté les récentes interventions de professionnels de santé dans la presse, propulsés par le soutien altruiste des producteurs de lait, pour défendre des produits « indispensables », aussi bien pour notre santé osseuse que notre développement. L’objectif est bien sûr multiple: rassurer les consommateurs, et dénigrer les lanceurs d’alerte qui feraient de bien mauvaises interprétations de la littérature.

Mais l’industrie laitière n’a pourtant rien inventé dans cette bataille, mêlant argument marketing, production de preuves scientifiques et influence des politiques publiques, puisqu’une récente étude vient de décrire avec précision les stratégies d’influence des trois plus grandes acteurs de l’industrie laitière en France.

Des stratégies comparables à celle de l’industrie du tabac, nous préviennent les auteurs de cette étude.

Les stratégies d’influences de l’industrie laitière en France

Ce sont deux chercheurs basés au Royaume-Uni qui ont publié cette accablante liste des stratégies développées par le géant Danone, Lactalis et le CNIEL, le Centre National Interprofessionnel de l’Économie Laitière.

Mélissa et Jonathan Mialon (qui sont également les auteurs du blog “Tous sur la même planète“) ont minutieusement relevé l’ensemble des influences politiques disponibles au public de ces groupes durant six mois. Résultats de l’imposant travail : les trois groupes ont déployé 170 manœuvres pour défendre l’intérêt des produits laitiers.

Cette étude publiée dans Public Health Nutrition, et déjà reprise par le Canard enchaîné, nous révèle que l’industrie laitière use de trois principales stratégies pour influencer les décideurs, les professionnels et le grand public :

  1. L’information et les messages
  2. La création de groupe d’intérêt ou de soutien
  3. Les politiques de substitution

Plus de 75% des tactiques mises en place par l’industrie laitière reposent sur la première grande stratégie qui vise à manipuler l’information, et notamment à mettre en avant l’importance économique de la filière pour justifier sa place, mais également à encadrer les débats qui touchent à leur produit et à la santé publique, et finalement, le plus important, à modifier ou manipuler les preuves scientifiques sur l’impact des produits laitiers sur notre santé.

Cette dernière stratégie est la plus importante de toutes. Et c’est justement le CNIEL, et notamment à travers son organe dédié, le CERIN, qui réalise le plus de sélection des évidences scientifiques pour améliorer l’image des produits laitiers. Une stratégie très régulièrement dénoncée dans les colonnes de ce blog, et enfin gravée dans le marbre scientifique.

La deuxième grande stratégie touche à la création de groupe de soutien. Plus précisément, l’industrie laitière va établir des relations avec les décideurs politiques, rechercher du soutien dans leur communauté et finalement, établir des liens avec des organisations de santé ou des leaders d’opinion (un exemple éclairant à lire ici), très écouté et fortement relayé par les médias. L’industrie laitière occupe également une place importante dans les événements scientifiques qui traitent de l’alimentation et la santé. Ainsi, selon cette étude, le CERIN (le bras armé scientifique de l’industrie laitière) et Danone sont des partenaires réguliers de congrès nationaux, comme les « Journées Francophones de Nutrition » ou les « Entretiens de Nutrition de l’Institut Pasteur de Lille ».

Ce dernier point est capital pour populariser des études scientifiques positives pour les produits laitiers. Des études qui, selon mes enquêtes et mes analyses, ne répondent pas aux normes scientifiques (surtout pour les méta-analyses) ou ont été intégralement financées par l’industrie laitière. À l’inverse, ces leaders d’opinion peuvent prendre la parole à la radio ou dans la presse pour dénigrer les études négatives, les rendre marginales ou bien dénigrer l’opposition, comme je l’ai maintes fois démontré sur ce blog.

Finalement, une petite partie de l’énergie de l’industrie laitière est déployée pour éviter la régulation en promouvant des politiques internes moins restrictives. Les auteurs de l’étude avancent un exemple, avec notamment le changement volontaire de la composition de certains produits pour en améliorer les valeurs nutritionnels.

Des stratégies dangereuses et comparables avec celle du tabac

Les faits sont limpides, et font parfois peur. Quand bien même il est impossible de comparer les produits laitiers avec des cigarettes, les auteurs de cette étude nous indiquent que dans plusieurs cas, “l’industrie laitière a présenté des preuves non publiées ou non relues par des paires” quand les discussions s’articulent autour des bénéfices sur la santé.

Selon les deux auteurs, “cette méthode a été décrite dans la littérature pour l’industrie du tabac.” Également mis en évidence, l’industrie laitière n’hésite pas à vanter les bienfaits des produits laitiers dans leur ensemble, simplement par la présence d’un seul nutriment, comme le calcium par exemple. Cette technique a été largement documentée sur le blog, avec notamment les discours très rassurants du Pr Lecerf qui met systématiquement en avant la présence de calcium et de protéines.

L’interview exclusive de Mélissa Mialon, première auteur de l’étude

J’ai profité de l’occasion pour poser quelques questions à Mélissa, première auteure de l’étude, et voici ses réponses en exclusivité.

Comment et pourquoi avez-vous eu l’idée de faire cette publication scientifique ?

“Je menais mes recherches sur l’influence de l’industrie agroalimentaire dans le Pacifique, pour mon doctorat. Jonathan était alors assistant de recherche dans le labo du Pacifique pour la prévention de l’obésité et des maladies non transmissibles, à Fidji, où nous avons passé 5 mois. Nous sommes tous les deux Français et ingénieurs agroalimentaires, c’est donc tout naturellement que notre intérêt s’est porté sur la France. Nous avons collecté des données pour plusieurs acteurs du secteur, et cette étude qui vient de paraître est le résultat de nos trouvailles sur l’industrie laitière en particulier. Pourquoi cette industrie? Parce que les produits laitiers ont une place bien distincte dans les recommandations alimentaires françaises, alors qu’il faudrait limiter la consommation de certains produits laitiers, tels que le beurre, et que d’autres aliments, je pense notamment aux légumes verts, peuvent tout à fait remplacer les produits laitiers.

Comme un lobbyiste du lait australien me disait “de vous à moi, on sait très bien qu’on peut se passer des produits laitiers”. On s’est donc demandé si l’industrie laitière française exerçait une quelconque influence en France. Il s’avère que l’industrie utilise des tactiques similaires à celle de l’industrie du tabac, pour laquelle les chercheurs ont par contre accès à des documents internes expliquant que ces tactiques servaient à influencer les politiques de santé publique et l’opinion publique. En France, l’industrie laitière influence par exemple la science et met en avant de son importance économique. Elle tisse également des liens avec les professionnels de santé, les hommes politiques, le public.”

Que pensez-vous de vos découvertes ? Sans surprise ou plutôt accablantes ?

“Nos découvertes vont dans le sens de celles qui existent déjà pour d’autres secteurs de l’industrie et d’autres pays, et ainsi, elles viennent ajouter des preuves que l’industrie agroalimentaire utilise des tactiques politiques partout dans le monde. Il faudrait mener une autre série d’études pour comprendre l’impact de ces tactiques sur nos hommes politiques et sur l’opinion publique plus globalement.

Comme nous l’écrivions sur notre blog: “Faut-il encore accepter ce genre de pratiques, ou bien, selon le principe de précaution, se poser quelques questions quant aux relations des professionnels, dirigeants politiques, et même du public, avec l’industrie laitière ? C’est une question légitime, et nous espérons que nos travaux donneront l’envie aux Français de se pencher sur le problème.“”

Que faudrait-il faire pour limiter ce genre d’influence selon vous ?

“Mes travaux de thèse ont montré qu’il existe des mécanismes pour se protéger de cette influence. La première chose est la transparence évidemment, ce qui passe par les déclarations d’intérêts (pour les hommes politiques, les chercheurs, et qu’on pourrait étendre aux professionnels de santé), le partage en public des agendas de nos ministres (comme c’est le cas dans certains États australiens), les lois limitants les financements de la vie politique par des acteurs privés (comme c’est le cas en France), le refus d’accepter des partenaires qui ont un conflit d’intérêts en nutrition pour les conférences sur le sujet (même s’ils vendent quelques produits qui pourraient être considérés comme acceptables – quel est leur best-seller, quel impact a-t-il sur la santé? Les professionnels associant leur image à certains industriels risquent également d’y perdre toute crédibilité), etc.

J’interviens également auprès d’étudiants en nutrition pour leur expliquer ces tactiques, je suis également sollicitée par des professionnels de santé qui veulent en savoir davantage et comprendre la façon dont ils peuvent se protéger. Je travaille en ce moment avec l’Organisation Mondiale de la Santé, qui prépare sa politique sur le conflit d’intérêts en nutrition, qui sera distribuée à tous les ministères de la Santé à travers le monde. Plus le public est informé, plus nous pourrons avoir un dialogue ouvert sur ce sujet, y compris avec l’industrie.”

Finalement, quels sont les autres projets de publications ?

“J’ai déjà publié mes travaux sur mes recherches dans le Pacifique l’an passé, et un nouvel article que j’ai coécrit avec un ancien ministre de la Santé de Fidji paraîtra bientôt dans un livre au sujet des initiatives public-privés en nutrition. Cette année, nous avons soumis un autre article sur d’autres acteurs français, qui devrait paraître cet hiver.

Je travaille maintenant sur l’industrie de l’alcool à l’Université de York en Angleterre, et nous avons plusieurs publications qui paraîtront bientôt également. En dehors du travail, j’ai l’idée d’écrire des livres sur l’influence de l’industrie agroalimentaire pour diffuser davantage d’informations au public français, mes travaux étant tous rédigés en anglais!”

Besoin de transparence, de régulation et d’explications

C’est une étude importante qui vient d’être publiée et qui nous invite fortement à plus de transparence, selon les mots de l’auteur, mais également à mieux réguler les interactions entre les industriels et les professionnels de santé et les décideurs politiques, mais également à mieux expliquer ces stratégies et ses conséquences pour mieux s’en prémunir.

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22 commentaires
  1. @inoxidable,
    Merci, mais je suis, enfin je l’espère être au bout de mon ennui, qui n’a pas été un cancer de la prostate, mais un envahissement de cellules cancéreuses qui ne sont jamais sorties, sauf avec mon consentement, de leur niche, soit ma prostate…Je viens de terminer ce qui devait être fait comme traitement, mais bien sur avec QQs effets secondaires qui en principe devrait s’arrêter au bout de QQs semaines ? ? ? Si vous décidez de me communiquer, les bouquins et site de cet homme le Dr LAURENT SCHWARTZ, ça pourrait me rendre service? Pour ce qui est de mon % 30 de PSA? il est “faible” ça a été moins que cela et plus lors d’une infection des voies urinaires %50 qui en QQs heures ont étés réduit a 15% … Donc… tout dépends des gravités merci 8-)

  2. @ jibel : Il a écrit plusieurs livres dont voici un récent que je vais moi même acheter à Cultura où il est exposé :
    Cancer : un traitement simple et non toxique – Laurent …
    livre.fnac.com › … › Meilleures ventes Médecine par thèmes

    pour 10 €, un trésor de bienfaits. Vous pouvez aussi voir un des ses exposés – très clair et convaincant – sur le site de l’AIMSIB ( que Jeremy connaît bien), voir dans la vidéo de la journée de l’inauguration du 30 mai 2016, il était l’un des nombreux invités et intervenants ( j’y étais aussi). Ca se trouve aussi sur YouTube.
    Bonne lecture et surtout n’ayez pas peur de vous remettre en question sur des certitudes, ça vous sauvera la vie. Amicalement, Inoxydable

  3. @inoxidable,
    Merci je vais visiter ces vidéos du Dr a AIMSIB Youtube, avec le sujet que vous avez conseillé… On ne sait jamais, pour moi je crois en arriver a la dernière étape.
    Chose amusante, je suis macrobiotique depuis 42 ans, jamais je ne m’attendais a avoir ce genre de PB. Qu’ai-je fais? simplement rester a la macrobiotique, suivre un conseil d’un homéopathe sur les injections d’ISCADOR par deux fois dans l’année ! ! fin mars et début octobre! Il est possible que ces piquouses faites 1 fois tout les trois jours donc 7 injections et rebelote en octobre… Est-ce que ces “traitements on ralentis les PBs de la prostate? Est-ce garantis ? est-ce sur, puisqu’il faut absolument que cela soit prouvé scientifiquement? Rien n’est a affirmer ! Merci pour votre intérêt sur mon ennui qui j’espère en sera quitte… cordialement J.B. 8-)
    A autre chose, je connais le site de Jérémy depuis 5/6 ans, je suis en accord avec ses pensées et ses propres idées, même si on ne pratique pas les mêmes choses nutritionnelles …Chacun voit midi a quatorze…De toutes façons merci a lui.. ce qui fera bouger le plus de paquet de personnes… Hé oui 8-)

    1. à jibel; Voici une nouvelle vidéo tirée d’une émission ” tambour battant” relevée sur le site ” guérir du Cancer” ce jour, dans laquelle interviennent Laurent Schwartz et d’autres cancérologues. Très intéressant, je n’ai pas tout regardé bien sûr par manque de temps, voici l’url

      URL de ce post :http://guerir-du-cancer.fr/cancer-decouvertes-traitements/
      j’ajoute que je n’ai pas de problème de prostate mais ayant un âge où on redoute ce genre de problème, je m’intéresse à la question … en cas ou en cas que …: prévention est mère de sûreté.
      Je me suis aussi intéressé au traitement par cryothérapie, par micro onde, deux méthodes non invasives et non mutilante qui se pratiquent de plus en plus … surtout à l’étranger.
      Bon visionnage et courage.

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