Le concept de micro-organisme efficace inventé par le japonais Teruo Higa ne cesse d’avoir de nouveaux adeptes le monde. Pourtant, les promesses avancées par le mélange EM ne sont soutenues par aucune étude rigoureuse. L’entreprise a même développé une stratégie de lobbying digne des géants de l’agroalimentaire.

Capture d’écran de la vidéo Youtube de présentation de la marque EM de Teruo Higa. Traduction : “Micro-organisme efficace : une solution microbienne pour sauver la terre.”

L’idée japonaise prometteuse

Injecter un cocktail de micro-organismes spécifiques dans les sols et l’eau pour améliorer la qualité des cultures et de l’eau, augmenter les rendements en agriculture et en élevage… Voici un résumé très simplifié des promesses faites par Teruo Higa, l’inventeur de la marque EM, pour micro-organisme efficace.

Capture d’écran sur site de présentation de la marque EM de Teruo Higa.

La “technologie” EM développé par le japonais Teruo Higa, aujourd’hui professeur émérite de l’université de Ryukyus, remonte aux années 1980. Il a créé par la suite l’EM Research Organization (EMRO) pour soutenir ce domaine novateur. L’idée d’introduire un mélange spécifique de micro-organismes dans les cultures, l’eau, les sols afin d’améliorer la qualité biologique, les rendements et les défenses naturelles des plantes est extrêmement séduisante, et semble logique.

Logique puisque les micro-organismes sont bien à la base de nombreuses chaînes biologiques et réactions dans le milieu naturel. De par leurs activités métaboliques, ils vont rendre des minéraux disponibles pour les plantes, favoriser la croissance, modifier la structure des sols, etc. Nous savons bien que les micro-organismes font partie intégrante des équilibres naturels.

L’organisme EMRO précise que le mélange EM “active les micro-organismes locaux et indigènes qui vivent dans le sol et l’eau et optimise leur pouvoir naturel. Un sol en santé et une eau propre sont préservés par la diversité et l’équilibre de la communauté de micro-organismes qui les compose. EM résout de nombreux problèmes dans l’agriculture, l’environnement et plus encore en rétablissant un équilibre sain des micro-organismes dans les écosystèmes, augmentant ainsi leur capacité d’auto-épuration.”1

Mais la compagnie du Pr Higa ne se limite pas aux seules applications en agriculture ou en élevage, elle décline une large gamme pour les utilisations domestiques comme le lavage des sols de la maison, des vêtements, des accessoires pour les bébés et même pour traiter l’eau de la maison.

La compagnie propose également des produits très particuliers, de la céramique activée aux micro-organismes efficaces que l’on peut utiliser en cuisson pour notamment améliorer le goût du riz2, ou purifier son eau.

Les utilisations semblent sans limites pour les produits à base de micro-organismes dits efficaces, et qui modifieraient favorablement les équilibres microbiologiques du milieu. La société propose également de nombreuses certifications pour multiplier les revendeurs officiels des produits à travers le monde3. Bilan des courses ? Plus d’une centaine de pays seraient des utilisateurs de la technologie EM.

Vous souhaitez en savoir plus sur les fameuses perles en céramiques aux propriétés étonnantes ? Découvrez l’enquête de Dur à Avaler sur ce sujet intriguant.

Les travaux contestés de Teruo Higa sur les EM

Mais cette logique positive doit tout de même passer la barrière de la science, car parfois le bon sens se révèle être au mieux inutile, au pire dangereux.

L’exemple du fameux bêta-carotène présent notamment dans les carottes est édifiant. Nous avons longtemps pensé que c’était le bêta-carotène de certains légumes qui permettaient notamment d’avoir des bénéfices sur la santé (réduction du risque cardiovasculaire, etc.).

Pourtant, la logique nutritionnelle réductionniste s’est heurtée aux résultats de la science. La supplémentation en bêta-carotène s’est avérée dangereuse pour la santé, avec en particulier une augmentation du risque de cancer du poumon chez les fumeurs. Impensable, mais vrai.

Des études peu convaincantes

De retour avec la découverte du Pr Higa sur les micro-organismes qualifié d’efficace, les données scientifiques s’avèrent pour le moins décevantes. Si le concept semble logique et prometteur, il confesse lui-même les limites de son procédé pour obtenir des résultats consistent et positifs sur les cultures notamment.

Dans une synthèse publiée par l’International Nature Farming Research Center4, le Pr Higa résume l’ensemble des bénéfices d’une inoculation de micro-organismes en agriculture. Il précise malgré toutes les promesses que “la principale limitation de l’utilisation d’inoculants microbiens est le problème de la reproductibilité et de l’absence de résultats consistants.”

En science, la reproductibilité des expériences afin d’obtenir des résultats proches ou identiques est un critère important dans la confiance et la fiabilité des travaux menés (voir notre article sur l’analyse de la qualité des sources). Autrement dit, des résultats positifs trouvés uniquement par les inventeurs d’un procédé doivent nous alerter.

Dans cette même synthèse, le professeur Teruo Higa se montre critique et quelque part honnête par rapport à la qualité des travaux menés sur les micro-organismes efficaces :

“L’utilisation de cultures mixtes dans cette approche a été critiquée car il est difficile de déterminer de manière concluante quels micro-organismes sont responsables des effets observés, comment les micro-organismes introduits interagissent avec les espèces indigènes et comment ces nouvelles associations affectent les sols. Ainsi, l’utilisation de cultures mixtes de micro-organismes bénéfiques comme inoculants du sol pour améliorer la croissance, la santé, le rendement et la qualité des cultures n’a pas été largement acceptée par les instituts de recherche agricole car des preuves scientifiques concluantes font souvent défaut.”

Les synthèses scientifiques indépendantes permettent généralement d’avoir une image globale correcte de l’effet d’un produit ou d’une méthode. Pour le cas des micro-organismes EM de Teruo Higa, une seule synthèse de ce type existe5, et ses conclusions sont plutôt positives. Sur l’ensemble des études publiées, ils estiment que 70% d’entre elles sont positives tandis que le reste ne montre aucun effet du mélange EM.

Dans le détail, et en particulier sur l’effet du mélange EM sur le rendement des cultures, nos deux scientifiques estoniens avancent que 84% des études rapportent des effets positifs, 12% aucun effet, et 4% des effets négatifs.

Des données flatteuses pour la société du Pr Higa. Mais la lecture critique de la synthèse nous amène rapidement à penser que le travail d’analyse et de synthèse a été fait un peu à la va-vite. On se demande même si les scientifiques estoniens ont bien lu dans le détail les études citées.

Par exemple, en citant les travaux de deux scientifiques néo-zélandais, Mike Daly et Dean Stewart6, sur l’effet de la technologie EM sur le rendement de différentes plantes, nous n’aurons que deux phrases rapportant les effets positifs. Pourtant, l’analyse détaillée de la publication néo-zélandaise laisse apparaître de sérieux doutes quant à l’efficacité réelle du mélange EM.

Mike Daly et Dean Stewart ont comparé des cultures de pois (et d’autres choses) avec ou sans ajout de micro-organismes EM. Mais ce qu’ils oublient de mentionner, et cela change tout, c’est qu’ils ont inoculé le mélange EM avec de la molasse, riche en sucres, tandis que les cultures témoins n’avaient rien reçu. De fait, ils trouvent un rendement augmenté de 30% avec le mélange EM et la molasse. Est-ce le fait des micro-organismes ? De la molasse, de l’interaction des deux ?

Les scientifiques néo-zélandais n’ont réalisé qu’une seule mesure en comparant trois groupes scientifiquement acceptables :

  1. un groupe témoin sans rien,
  2. un groupe contrôle sans micro-organisme, mais avec de la molasse,
  3. et le groupe EM avec molasse (ou glucose).

Ils ont mesuré la quantité de carbone respiré par les plantes, et si la différence est énorme entre le groupe témoin et le groupe EM (près de 50%), la différence avec le groupe “glucose” versus “EM + glucose” semble non significative (8%).

Statistiquement, la différence de 8% est significative, mais ces derniers précisent que les micro-organismes EM ont ajouté 6,7 mg de carbone dans le milieu par rapport aux autres groupes. Une différence de 7 mg qui se trouve correspondre précisément aux 8% d’écart entre nos deux groupes.

Ces données tendent à montrer une absence d’effet du mélange EM sur le rendement des cultures, mais étrangement, les chercheurs estoniens n’ont pas choisi de discuter ces résultats pourtant discutables.

Un autre exemple illustre la manque de rigueur scientifique et critique de cette synthèse positive. À la 6ème page, on peut y découvrir les résultats d’une étude publiée en 2010 sur la croissance des choux avec ou sans micro-organisme efficace7. Les auteurs de la synthèse n’en lâcheront qu’une seule phrase :

“Chantal et al. (2010) ont constaté que la technologie EM augmentait les rendements en chou en améliorant la photosynthèse”

Vous n’en apprendrez pas plus, et pourtant. Voici en résumé les nombreuses remarques que l’on peut faire sur cette étude :

  • Aucune barre d’erreur ni test statistique n’ont été calculés (ce qui est rédhibitoire)
  • Des erreurs de syntaxes abondent dans le texte, des abréviations ne sont pas définies, des phrases sont sans queue ni tête. Par exemple, on peut retrouver cette phrase dans l’étude originale : “Pourtant significatif parmi les traitements a été enregistré avec P<0.05”
  • L’étude a été publiée dans le Pakistan Journal of Nutrition très mal classée dans le domaine de l’agriculture et des sciences biologiques (dernier quartile…)
  • Les graphiques sur la photosynthèse en fonction des traitements montrent des résultats incohérents ou sans différence (mais sans test statistique difficile de savoir…)
  • Les résultats ne sont pas – ou très peu – discutés
  • Aucune déclaration des liens d’intérêts des auteurs
  • On retrouve au total seulement 8 références citées dans l’étude, dont 3 où Teruo Higa le fondateur du mélange EM est auteur

Finalement en 2018, une petite équipe de l’université de Camerino en Italie a voulu mesurer l’activité anti-pathogène du mélange EM in vitro. Le mélange EM est réputé d’après ses inventeurs capable d’entraîner les micro-organismes dits neutres pour les rendre positifs et améliorer ainsi nombre de paramètres en agriculture.

Ces travaux ont montré une absence totale d’efficacité du mélange aux concentrations normales vendu dans le commerce. En revanche, ils ont noté une action “très faible” contre certaines bactéries en multipliant la concentration par 4 et 88.

Un organisme de recherche sous influence

De nombreuses synthèses particulièrement positives ont été publiées sur ce sujet. Kengo Yamada et Hui-Lian Xu ont publié en 2001 une étude très favorable à l’utilisation des mélanges de micro-organismes “efficaces”9 malgré de nombreux doutes qui pèsent dessus. Les auteurs semblent indépendants et rattachés à un organisme de recherche publique, l’International Nature Farming Research Center.

Un organisme public ? Pas vraiment. Après une visite sur le site de présentation de l’institut de recherche, on apprend très rapidement qu’il représente les intérêts moraux et financiers de Teruo Higa et de sa marque EM.

Parmi les membres bienfaiteurs de l’institut de recherche, on retrouve la EMOR (EM Organisation research, fondé par Teruo Higa lui-même) à Okinawa, mais également l’Institut de recherche EM basé à la préfecture de Shizuoka, aussi le centre EM life co. basée dans la préfecture d’Aichi. On retrouve dans la suite des soutiens financiers d’autres structures toutes rattachées à Teruo Higa et sa marque EM.

Autrement dit, les fonds qui permettent à l’institut de recherche de fonctionner semblent venir en grande partie du créateur du mélange EM. L’indépendance et la qualité des évaluations scientifiques ne sont ici pas garanties.

EM : beaucoup de promesses, peu d’efficacité

Au final, l’invention du japonais Teruo Higa peine à convaincre la communauté internationale et les experts dans le domaine de l’agriculture.

Les raisons de cette défiance résident principalement dans la faiblesse des travaux scientifiques menés. Les études conduites sur l’effet des micro-organismes EM sont souvent de mauvaise qualité; elles sont publiées dans des journaux très mal classés; l’indépendance des auteurs ou des instituts en charge de son évaluation n’est généralement pas au rendez-vous.

En bref, l’inoculation de micro-organismes dans différents environnements – que ce soit chez vous ou dans une ferme – n’a pas encore fait ses preuves au niveau scientifique. Même si au niveau intellectuel le raisonnement paraît séduisant et convaincant, il est nécessaire d’avoir un ensemble d’évidence de haute pour qualité pour en mesurer pleinement les véritables promesses.

À la lumière des connaissances scientifiques à notre disposition, l’utilisation des micro-organismes efficaces ne permet pas de tenir les promesses avancées par son fondateur. Les micro-organismes dits “efficaces” ressemblent plutôt aujourd’hui à une belle performance marketing sous fond de pseudo-science.

Ces stratégies ne sont pas sans nous rappeler celles développées par l’industrie agroalimentaire, et notamment laitière et sucrière. En France, et dans le monde, l’industrie laitière multiplie la création de comité et d’instituts aux allures indépendants pour réaliser des enquêtes, distribuer des récompenses et distinctions scientifiques, mais aussi pour semer sa bonne parole.

Elle finance également de nombreuses publications scientifiques pour noyer le poisson et instaurer une sorte de confusion dans l’esprit des professionnels de santé, des décideurs et de la population.

Ces stratégies, dignes de celle de l’industrie du tabac en son temps, ont été amplement décortiquées sans pitié et langue de bois dans Santé, mensonges et (toujours) propagande aux éditions Thierry Souccar. Un ouvrage salué par la critique.

L’avenir nous contredira peut-être. Toutes nouvelles publications de haut vol sur ce sujet seront lues avec intérêt.

L’avenir avec la céramique activée ?

Capture d’écran du produit “spécial carafe” des Verts Moutons. Des perles de céramiques sont disposés au fond de la carafe.

Aujourd’hui, la société du professeur Higa s’est tellement diversifiée qu’elle propose désormais des produits qui défient encore un peu plus la logique et le bon sens. Les céramiques font partie de ces produits qui étonnent et intriguent.

Elles auraient macéré et fermenté avec les souches particulières de micro-organismes efficaces développés par Teruo Higa et permettraient d’obtenir des bénéfices grâce à l’information de ces micro-organismes.

Ce sujet est intégralement décrypté dans les colonnes de Dur à Avaler :

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