Douter et se poser les bonnes questions est fondamental pour les questions de santé. Voici la démarche avec un exemple concret sur l’ivermectine.

© Mediamodifier| Unsplash

Cet article s’adresse à tout le monde.

Peu importe votre avis sur l’ivermectine, qu’il soit positif ou négatif ou encore en suspend.

On va prendre cet exemple car il est connu de tous grâce aux médiatiques professeurs de médecine qui en parlent et à la caisse de résonance des réseaux sociaux.

On va surtout s’intéresser à l’une des dernières images qui circulent activement sur Twitter, Facebook et par mail.

La voici :

L’analyse complète et détaillée de cette image sur le miracle Africain contre le Covid-19 est accessible ici.

Un article réservé aux membres, alors abonnez-vous !

Vous avez peut-être déjà relayé cette image sans vous poser plus de questions que ça.

Une image qui montre l’intérêt de l’ivermectine pour freiner l’épidémie de Covid-19

C’est tout l’objectif de cet article. On va faire un bond dans le passé, avant le partage de l’image, en y rajoutant une pincée d’analyse critique.

On va essayer de mettre son jugement en suspend et se poser les bonnes questions quand on voit ce type d’image circuler.

Surtout quand il s’agit d’un potentiel traitement. Car on parle de malades, de médecine et donc de vie humaine.

Le chemin de l’investigation

Trouver la source

D’où vient cette image ? Un article d’un blog, d’un organe de presse ou d’un article scientifique ? Il faut enquêter un peu. Ce n’est pas bien méchant.

On tombe rapidement sur le blog du médecin français Gérard Maudrux qui nous permet d’identifier la source principale : un média autrichien.

Grâce aux traducteurs automatiques (pas extrêmement précis, mais tellement pratique pour lire les grandes lignes…) on se rend compte que le site en question est :

  • anonyme (en fait pas vraiment, j’y reviens)
  • n’a aucune mention légale
  • ne propose pas de contacter les auteurs
  • par contre ouvert aux dons d’argent

Avec un peu de curiosité, on découvre des bizarreries.

En cliquant sur l’onglet « Twitter » de ce média autrichien, cela nous retourne vers un compte qui n’existe pas, un certain « pfmayer ».

C’est en réalité ce qui semble être le nom de l’auteur de ce site : Peter F. Mayer.

Son compte aurait donc été suspendu. Un signal pas vraiment rassurant.

À ce stade-là, ce petit jeu d’enquêteur nous apporte d’importantes informations, facilement accessibles.

La source semble peu fiable. Le site décrit comme un « média » n’en a que l’allure.

La méfiance semble donc de mise.

Que peut-on dire sur l’image maintenant ?

Il y a des questions importantes à se poser :

  • D’où viennent les données à l’origine de cette image ?
  • Sont-elles accessibles en ligne ?
  • Viennent-elles d’un organisme officiel, d’une étude scientifique ?

Trouver les données

Avant de partager cette image, et donc ce qu’elle sous-entend (l’importante efficacité de l’ivermectine dans les pays qui l’utilisent pour traiter la cécité des rivières), il faut faire ces menues vérifications.

On peut voir (difficilement) quelques sources, comme le fameux Johns Hopkins institute et un lien internet.

En tapant sur votre moteur de recherche préféré « john hopkins ivermectin », on remarque que l’institut n’est pas à l’origine de cette analyse, mais seulement des données sur les cas de covid recensé.

On passe donc au lien.

Le format ne permet pas de retrouver facilement le lien (est-ce volontaire ou non?), mais nous renvoie vers le site MedRxiv, une plateforme de prépublications non relue par les pairs dont il faut garder un œil méfiant.

C’est donc un nouvel indice. Et toujours pas vraiment rassurant dans ce jeu de piste.

Car si la source nous amène bien vers une étude qui traite de l’utilisation de l’ivermectine en Afrique (1), elle n’est pas la source de cette image qui est donc une fabrication maison. Peut-être de Peter Mayer ou d’un autre.

En fait, l’image a été produite par un compte Twitter anonyme qui fait la promotion des traitements alternatifs controversés.

Elle soutient en tout cas le message envoyé par l’image, et est probablement à l’origine de sa création.

Donc à ce moment-là, vous êtes confronté au plus dur : l’analyse critique d’une étude scientifique, ou plutôt d’une prépublication non relue par les pairs.

Donc soit vous êtes capable de la lire, soit vous vous référez à des personnes de confiance et qualifiées pour le faire (au hasard… moi ? Mon analyse est par ici, complète et indépendante sur le miracle africain).

L’analyse et la confrontation des données

C’est donc l’étape la plus délicate, la plus technique.

Ce que vous pouvez faire dans un premier temps et de vous demander si vous avez les connaissances pour décrypter ce genre de travail scientifique.

On parle de plein de choses…

  • maîtriser l’anglais scientifique
  • connaître les arcanes d’une publication scientifique
  • ou l’architecture et la méthode
  • avoir un recul suffisant pour faire un état de l’art
  • confronter les résultats avec d’autres études retrouvées dans les bases de données médicales

Ce n’est pas rien, et c’est pour cette raison que des spécialistes s’expriment en général sur ces sujets.

Sinon, vous avez bien sûr d’autres possibilités pour vous forger un avis :

  1. Trouver les sections de commentaires de l’étude en question pour découvrir les analyses des internautes (souvent en bas de page). Elles permettent souvent de dénicher les gros problèmes et de déclencher de précieuses alarmes.
  2. Lire les avis critiques des sites spécialement dédiés à faire ce travail, comme Pubpeer qui permet à tous les scientifiques et des anonymes de poser des questions et soulever d’éventuels problèmes.
  3. Ou bien sûr, vous référer à des personnes de confiance que vous estimez compétentes, sérieuses et fiables.

Bon, pas de chance pour notre exemple, les commentaires de la prépublication n’apportent rien et aucune remarque n’a été faite sur Pubpeer.

Vous devez donc à ce moment-là faire marcher votre esprit critique, et commencer à vous poser des questions.

Que sommes-nous en train de comparer ?

Manifestement des pays qui utilisent de l’ivermectine comme antiparasitaire et d’autres qui ne l’utilisent pas avec l’incidence de cas de Covid-19.

Sur quoi se fonde ce classement ? Sur quelle base de données ? Sur l’utilisation réelle de l’ivermectine ?

Que sait-on des politiques de dépistage des cas en Algérie, au Kenya, au Mali ou en Somalie ?

Que sait-on des principaux facteurs de risque sur la létalité du virus et la propagation de l’épidémie ?

Comme l’âge des habitants par exemple, la ventilation des lieux, le mode de vie, la densité de population, le nombre de touristes, la capacité à faire remonter les cas, la concentration des personnes fragiles dans des EHPAD, etc.

Plus important encore, que savons-nous de l’utilisation de l’ivermectine dans ces pays ? Avons-nous des chiffres concrets ?

Sans maîtriser l’anglais ni réussir à trouver cette fameuse étude, vous n’auriez jamais pu savoir que la plupart des réponses à ces questions sont négatives.

Cette étude n’a malheureusement pris aucune précaution et se base sur des analyses très fragiles.

Car si vous en êtes à cette étape de confrontation, vous devrez nécessairement vous frotter aux bases de données médicales et scientifiques. Ce que je fais constamment bien sûr.

Vous devez donc aller sur Pubmed, la référence en la matière.

Taper dans la barre de recherche « covid-19 africa low mortality » par exemple, et tenter de trouver les références pour vous aiguiller.

En faisant ce travail, vous découvrirez que plusieurs équipes de recherche dans le monde ont partagé des analyses critiques pour expliquer ce paradoxe.

Des études cette fois-ci publiées dans des journaux, et qui, contrairement à la prépublication japonaise, mettent toute en avant la fameuse pyramide des âges, les facteurs sociaux politiques, génétiques et climatiques pour expliquer ce paradoxe (2, 3, 4).

Si encore vous arrivez à accéder à ces études qui sont la majorité du temps payantes et uniquement accessibles par des abonnements universitaires hors de prix.

J’ai mes astuces pour les trouver, et j’ai aussi le temps pour faire tout ceci, car c’est mon travail (et c’est aussi la raison pour laquelle je propose des abonnements et vous encourage à devenir membre vous aussi!).

Derrière une simple image qui partage des informations importantes aux conséquences majeures, nous avons une trousse à outils à notre disposition pour vérifier la véracité des informations partagées.

La conclusion

Comme le dit souvent un ami qui se reconnaîtra, ces menues vérifications par des questionnements et des doutes représentent une forme d’autodéfense intellectuelle.

  1. Se poser des questions élémentaires avant de partager une information.
  2. Croiser les informations.
  3. Chercher les sources.
  4. Confronter les sources avec d’autres éléments contradictoires.

Faire ce travail demande du temps, et je suis bien conscient que nous ne l’avons pas tous. C’est pour cette raison que Dur à Avaler existe : vous proposer un décryptage de cette actualité scientifique et médicale.

Lire également les six signaux d’alarme d’un contenu pseudoscientifique.

Un décryptage gratuit, mais aussi payant pour soutenir ce travail, en devenant un membre à part entière pour de nombreuses raisons citées ici.

Cet article vous a plu ?

Inscrivez-vous gratuitement à la lettre d'information en rejoignant 10.000 autres abonnés ! Pour vous remercier de votre confiance, un guide complet sur le sucre et plusieurs enquêtes inédites (sur le sang, les dangers poêles, des crèmes solaires, etc.) vous seront offerts !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Tous les commentaires sont soumis à modération à priori. En postant un avis, vous acceptez les CGU du site Dur à Avaler. Si votre avis ne respecte pas ces règles, il pourra être refusé sans explication. Les commentaires avec des liens hypertextes sont sujets à modération à priori. La partie commentaire d'un article réservé aux membres peut être accessible à tous, mais les commentaires des internautes non inscrits n'ont pas vocation à être publié. Merci d'émettre vos avis et opinions dans le respect et la courtoisie. La partie commentaire sera automatiquement fermé 30 jours après publication de l'article.